Les Stoïciens (IIIe s. av. J.-C.)

Posted on: juin 11, 2009
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C.K. : « Comment les Stoïciens en arrivent à l’idée de Dieu ? »

Alexis MASSON : « Comme leurs adversaires, les Épicuriens, les Stoïciens pensent que le consensus des hommes sur le fait de l’existence du divin suffit pour l’admettre. Ils concluent également que ce doit être une sorte d’idée innée. Ils s’accordent également sur le fait que la peur humaine face aux puissances redoutables de la nature ne doit pas y être pour rien dans cette croyance. Mais alors que les Epicuriens s’arrêtent là, les Stoïciens vont plus loin. Les Stoïciens pensent qu’il y a de réelles preuves objectives de l’existence de Dieu : l’univers est rationnel, il est ordonné, toute chose à une finalité et semble être faite pour le bien de l’homme. Les Épicuriens disent que l’univers est hostile à l’homme, il n’y a donc pas de preuve objective de l’existence des dieux et surtout, il est impossible qu’ils soient providentiels envers l’homme ; au contraire les Stoïciens disent qu’il y a de l’ordre et de la finalité, que l’univers est favorable à l’homme, c’est une preuve objective de l’existence et de la providence divine. »

C.K. : « Il y a donc une relation entre la capacité à prouver l’existence de Dieu et sa providence. C’est parce que Dieu s’occupe de l’univers que l’on peut prouver son existence. Mais cela ne s’oppose-t-il  pas à l’idée chrétienne de la foi ? »

A.M. : « Non au contraire, je dirais même que cela corrige les idées reçues sur la « foi » chrétienne. On s’imagine que les chrétiens croient en l’existence de Dieu à cause de la foi, or ce n’est pas vrai. Paul dit que l’on peut prouver l’existence de Dieu, c’est même cela qui rend inexcusables les athées (Romains 1.18-21). L’existence de Dieu n’est pas dans le domaine de la foi, mais de la raison. La foi vient de l’hébreu émounah qui désigne l’adhésion, la confiance et l’engagement que l’on a en Dieu, peu importe que l’on connaisse son existence par un moyen (la raison) ou un autre, de même que je peux avoir confiance en quelqu’un sans que cela contredise le fait que je sache qu’il existe du simple fait que je le vois. »

C.K. : « Si nous revenons aux Stoïciens, à quoi ressemble Dieu ressemble-t-il selon eux ? »

A.M. : « La description stoïcienne de Dieu est assez complexe et très discutée. Les Stoïciens sont panenthéistes : ils pensent que Dieu est différent de l’univers mais qu’il le contient en lui-même. Dieu est indépendant de l’univers : lorsque celui-ci cesse d’exister – son existence est cyclique, Dieu « repose en lui, livré à ses seules pensées » (SENEQUE, Lettres à Lucilius, 9, 16). Lorsque Dieu recréé l’univers, il émane de lui une matière informe. Alors son Logos, que l’on peut traduire par Parole ou Raison, forme l’univers, l’ordonne. En ce sens, les Stoïciens ne sont pas si éloignés que cela des Chrétiens. On dit parfois, à tord, que l’acte créateur de Dieu consiste à faire du rien quelque chose. C’est faux : bara en hébreu exprime simplement le fait de faire quelque chose d’extraordinaire, et lorsque Dieu créé l’homme, il le fait à partir de son souffle. Le mot création signifie simplement que Dieu produit à partir de rien d’autre que lui-même. Dieu commence par produire une matière informe et vide (Genèse 1.2). Ensuite, le mot Logos des stoïciens est le même que celui qu’emploie Jean lorsqu’il écrit : « Au commencement était la Parole » (Jean 1.1). C’est aussi par la Parole que Dieu sépare les éléments les uns des autres, selon le livre de la Genèse. Les Chrétiens nourrissent une idée assez proche du panenthéisme stoïcien (alors que Paul s’adresse aux stoïciens, il leur dit : « En Dieu nous avons la vie, le mouvement, l’être », Actes 17.28). La différence essentielle entre les Stoïciens et les Chrétiens, c’est que pour les uns la création est cyclique, pour les autres, linéaire. Pour les Stoïciens comme pour les Chrétiens, le Logos imprègne l’univers, lui donne une forme rationnelle et le détermine causalement (par exemple : Psaume 139 ; 148.6). Il ne faut pas confondre le déterminisme avec le fatalisme, le déterminisme c’est dire que les effets dépendent des causes, tandis que le fatalisme c’est dire que les effets se produiront quelque soit les causes (ce qui est irrationnel). L’homme, aussi bien pour les Chrétiens que pour les Stoïciens est libre, c’est-à-dire capable de faire des choix. Malgré toutes ces similitudes, les Stoïciens insistent davantage sur l’immanence de Dieu, les Chrétiens sur la transcendance de Dieu, car même s’ils conçoivent Dieu d’une manière relativement proche, leurs points de vue sont différents. »

C.K. : « Pourquoi le Stoïcisme et le Christianisme sont-ils à la fois si proches et si éloignés ? »

A.M. : « Les Stoïciens décrivent Dieu en partant d’un point de vue métaphysique, c’est-à-dire la réalité en elle-même ; tandis que les Chrétiens insistent sur le point de vue phénoménologique, c’est-à-dire sur le vécu intérieur de l’homme. Aussi bien pour les Stoïciens que pour les Chrétiens, l’univers s’effondrerait si Dieu cessait de le soutenir, Dieu remplit tout l’univers. A partir de là, les Stoïciens perçoivent Dieu partout dans la nature, ils veulent se conformer à lui, à sa volonté. Pour le Stoïcien, tout est la volonté de Dieu, il s’agit d’adhérer à sa volonté. Les Stoïciens sont semblables à Adam et Eve avant la chute. Pour les Chrétiens, il y a ce problème du péché, cette distance de l’homme vis-à-vis de la volonté divine, Dieu semble n’être nulle part, même si les Chrétiens savent que Dieu est omniprésent. C’est un peu comme les amoureux, ils sont toujours proches l’un de l’autre, mais ils ont toujours l’impression de ne pas passer assez de temps l’un avec l’autre, de se manquer l’un à l’autre. Mais cette distance est un mal dont le Chrétien a une très forte conscience. Autant les Stoïciens ne savent pas comment résoudre ce problème, autant il est central, il est presque le seul sujet de la théologie chrétienne. Les Stoïciens se demandent : comment rester avec Dieu ? Les Chrétiens se demandent : comment retrouver Dieu ? »

C.K. : « Que répondent les Stoïciens au problème du mal ? »

A.M. : « Le problème des Stoïciens est qu’il perçoivent le bien partout, comme s’ils étaient dans le Jardin d’Eden. Mais dans le même temps, ils voient bien que le mal existe, même s’ils tentent de le minimiser par tous les moyens. Alors ils tentent de proposer deux types de réponses : d’une part, le seul véritable mal est le vice humain (négation du mal naturel) ; d’autre part, il ne peut y avoir du bien sans mal, parce que l’un est relatif à l’autre, il est une contrepartie involontaire et inévitable de la bonté divine (nécessité du mal naturel). Les deux réponses sont contradictoires. Et surtout, elles ne posent pas véritablement le problème du mal. Pour les Chrétiens, Dieu est tout-puissant et bon. Il est donc possible que le mal n’existe absolument pas, ni le vice, ni le mal naturel : c’est le paradis. Si donc le mal existe, c’est que Dieu l’a rendu possible, afin que l’homme  soit libre de le choisir ou de le refuser. La possibilité du mal est donc un bien dans ce cadre là. Si le mal s’est réalisé, c’est que l’homme a choisi de se séparer de Dieu, séparation qui introduit le mal naturel. Mais le mal n’est pas le terme de l’histoire, ce monde est un temps durant lequel l’homme « choisit » s’il ira en enfer ou au paradis. Les Chrétiens prennent donc le problème du mal à bras le corps, c’est l’une des différences essentielles entre le Stoïcisme et le Christianisme. »

C.K. : « Si l’on revient brièvement sur le passage de Paul à Athènes, pourquoi les stoïciens rejettent-ils Paul ? »

A.M. : « D’après les stoïciens, Dieu créé et détruit plusieurs fois le monde, il nait et vieillit comme un être vivant, mais à chaque c’est le même monde, car Dieu créé le meilleur. L’histoire de la résurrection de Paul ne les intéresse donc pas : les morts ne peuvent pas ressusciter maintenant (contrairement à Jésus) et s’ils ressuscitent dans un autre monde, c’est pour accomplir les mêmes choses, non pour vivre réellement dans un « nouveau monde ». De ce point de vue là, les Chrétiens se moqueront autant des Stoïciens qu’ils ne se sont moqués de Paul : Tatien disait qu’il est ridicule et inutile qu’un même monde s’accomplisse plusieurs fois à l’infini… »

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