Murray & Rea

Murray & Rea

Cet article, extrait de l’Encyclopédie de l’Université de Stanford, a été co-écrit par M. Murray et M. Rea, sous l’intitulé : «Philosophy and Christian Theology». Traduit par Alexis Masson pour le site Epistheo.com, cet article n’est publié ici qu’à titre d’information.

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La Chrétienté traditionnelle soutient que le péché sépare les créatures humaines de Dieu, mais que la réconciliation a en quelque sorte été rendue possible grâce à la vie, à la mort et à la résurrection de Jésus. En vertu de ce que Jésus a fait, les êtres humains sont capables d’être en communion avec Dieu. Ils peuvent être sauvés de l’enfer (quoi que l’enfer puisse être exactement), et ils peuvent jouir de la vie éternelle. Une théorie de l’expiation est une théorie sur la façon dont la vie, la mort et la résurrection de Jésus contribuent à tout cela. Les plus connues de ces théories peuvent être réduites à l’un des trois types suivants.

1. Les théories de la rançon, avancées par des Pères de l’Eglise tels qu’Origène et Grégoire de Nysse, prennent pour point de départ l’idée que le péché humain donne au Diable un droit de possession sur les âmes humaines. L’idée de base, assez connue aujourd’hui grâce à la littérature et au cinéma, c’est que Dieu et le Diable sont dans une sorte de compétition pour les âmes, et les règles de la compétition établissent que quiconque est entaché par le péché doit mourir et exister alors à jamais en tant que prisonnier du Diable en enfer. Ainsi, tandis que Dieu nous aime et qu’il souhaiterait que nous ne mourrions jamais, et en outre que nous profitions de la vie avec lui dans les cieux, la triste réalité est que nous avons obtenu un destin très différent à cause de nos péchés.

Mais c’est que là que l’œuvre du Christ est censée entrer en jeu. Selon la vision de la rançon, il serait inapproprié que Dieu viole tout simplement les règles préétablies de la compétition afin de ravir au Diable nos âmes qu’il détient. Mais il n’est pas du tout inconvenant que Dieu paie au Diable une rançon en échange de notre liberté. La mort du Christ constitue cette rançon. En vivant une vie sans péché, puis en mourant comme un pécheur, Christ paie un prix qui, aux yeux de toutes les parties en compétition, gagne le droit pour nos âmes de revenir à Dieu.

2. Les théories de l’exemple moral, initiées par Pierre Abélard, soutiennent que la réconciliation est garantie par la réforme morale du pécheur. Mais une telle réforme morale n’était pas totalement possible sans que quelqu’un n’en donne l’exemple moral aux créatures déchues. Le Christ s’est incarné, d’après ces théories, afin de donner cet exemple et de fournir ainsi une condition nécessaire pour la réforme morale, qui devient à son tour nécessaire à la restauration de la relation entre la créature et le Créateur.

3. Les théories de la satisfaction partent de l’idée que le péché de l’homme constitue une grave offense contre Dieu, dont l’ampleur rend la réconciliation et le pardon moralement impossibles sans qu’une chose ne soit faite pour satisfaire aux exigences de la justice, ou pour compenser Dieu du mal qui lui a été fait. Ces théories insistent sur le fait que les êtres humains sont absolument incapables de compenser Dieu par eux-mêmes du mal qu’ils lui ont fait. Ainsi, ils ont besoin d’aide. Christ, au travers de sa vie, de sa mort et de sa résurrection a fourni cette aide. Les différentes versions de la théorie de la satisfaction se distinguent dans leur propos par le type d’aide que l’œuvre du Christ a apporté. Ici, nous discuterons de trois versions : la théorie de la remise de dette de saint Anselme, la théorie de la substitution pénale défendue par Jean Calvin et beaucoup d’autres dans la tradition réformée, et la théorie de la substitution pénitentielle de Richard Swinburne.

D’après Anselme, notre péché contracte en nous une sorte de dette envers Dieu. Etant notre Créateur, Dieu a droit à notre soumission et à notre obéissance. En péchant, nous manquons de rendre à Dieu quelque chose que nous lui devons donc. Ainsi, nous méritons d’être punis jusqu’à ce que nous rendions à Dieu ce que nous lui devons. En effet, d’après l’idée d’Anselme, non seulement il est juste que Dieu nous punisse ; mais, toutes choses égales par ailleurs, il n’est pas convenable qu’il ne nous punisse pas. Tant que nous ne rendons pas à Dieu ce qui lui est dû, nous le déshonorons, et déshonorer Dieu est ce qu’il y a de plus intolérable. En nous laissant libre le déshonorer, Dieu serait donc tolérant face à ce qu’il y a de plus intolérable. De plus, il se comporterait d’une manière qui laisse les pécheurs et le juste dans une position substantiellement similaire devant lui, ce qui est, pense Anselme, inconvenant. Mais, évidement, une fois que nous avons péché, il nous est impossible de rendre à dieu la vie parfaite que nous lui devons. Nous nous retrouvons donc dans la situation d’un débiteur qui ne peut en aucun cas rembourser sa dette, qui est donc emprisonné pour le reste de son existence à cause de sa dette impayée.

En vivant une vie sans péché, cependant, le Christ est dans une position différente devant Dieu. Il est le seul être humain qui ait rendu à Dieu ce qui lui est dû. Ainsi, il ne mérite pas de peine ; il ne mérite même pas la mort. Et pourtant, il a été soumis à la mort malgré tout par égard à l’obéissance due à Dieu ; et ainsi, il donna à Dieu plus qu’il ne lui devait ; et ainsi, d’après l’idée d’Anselme, il a placé Dieu dans la position que ce dernier lui doive quelque chose. Selon Anselme, de même qu’il serait inapproprié que Dieu ne nous punisse pas, il serait de même inapproprié que Dieu ne récompense pas Jésus. Mais Jésus, étant Dieu incarné, avait déjà à sa disposition tout ce dont il avait besoin ou tout ce qu’il désirait. Quelle récompense pouvait-elle lui être donnée alors ? Aucune, évidement. Mais Anselme pense que la récompense peut être transférée, et d’après les circonstances, il serait inapproprié que Dieu ne la transfert pas. Ainsi, la récompense que Jésus proclame est l’annulation de la dette collective de ses amis. Cela permet à Dieu de payer ce qu’il doit, et lui permet de ne pas souffrir du déshonneur de ne pas percevoir ce qui lui est dû pour nous.

Il est clair que la notion de substitution ne fait pas vraiment partie de la théorie de l’expiation chez Anselme. Mais c’est un élément central des autres théories de la satisfaction. Ainsi, considérons la théorie de la substitution pénale. Selon cette théorie, la juste punition du péché est la mort et la séparation d’avec Dieu. De plus, de ce point de vue, bien que Dieu désire vivement que nous ne subissions pas cette punition, il serait inapproprié que Dieu renonce tout simplement à nous punir. Mais, de même que dans le cas des amendes, la peine peut être remise par un substitut volontaire. Ainsi, par amour pour nous, Dieu le Père a envoyé le Fils pour devenir notre substitut et satisfaire aux exigences de la justice en notre nom.

La version de la théorie de la satisfaction de Richard Swinburne inclut également un élément substitutif. Selon Swinburne, dans les relations humaines, le processus d’expiation des péchés à lieu en quatre étapes : présentation des excuses, repentance, réparation (lorsque c’est possible), et (en cas de faute grave) pénitence. Ainsi, supposons que vous jetiez avec colère une brique dans la fenêtre de la maison d’un ami. Plus tard, vous venez pour demander pardon. Afin d’être pardonné, vous aurez sûrement à présenter des excuses et vous repentir – c’est-à-dire que vous devrez faire preuve de regret et d’une certaine manière changer d’attitude par rapport à votre comportement passé. Vous deviez également être d’accord pour réparer la vitre cassée. Toutefois, selon les circonstances, même cela pourrait être insuffisant. Il se pourrait qu’en plus de s’excuser, de se repentir et réparer les dommages, vous devriez faire quelque chose pour montrer que vos excuses et votre repentance sont tout à fait sérieuses. Peut-être, par exemple, vous pourriez envoyer des fleurs tous les jours pendant une semaine ; peut-être vous tiendrez vous devant la fenêtre de votre ami avec une chaîne stéréo portable lisant une chanson significative ; peut-être offrirez-vous quelque autre sorte de don ou de sacrifice. Ce quelque chose supplémentaire, c’est la pénitence. C’est important, la pénitence n’est pas un châtiment : ce n’est pas un peu de souffrance que vous mériteriez de vous voir infligé par quelqu’un d’autre en châtiment, réhabilitation, dissuasion ou compensation. Au contraire, c’est un peu de souffrance que vous subissez volontairement ou un sacrifice que vous faites volontairement afin de réparer votre relation avec quelqu’un.

Selon Swinburne, les quatre mêmes éléments sont impliqués dans notre réconciliation avec Dieu. Nous pouvons nous-mêmes nous excuser et nous repentir, mais nous ne pouvons pas réparer ni faire pénitence. Nous devons à Dieu une vie d’obéissance parfaite. En péchant, nous avons agit de telle sorte qu’il est devenu impossible que Dieu obtienne cela de nous. Si, après que nous nous soyons excusés et repentis de nos péchés, pour ensuite vivre une vie de parfaite obéissance, nous ne ferions que rendre à Dieu ce que nous lui devons déjà ; nous ne pourrions donc pas lui rendre ce que nous lui avons pris. Ainsi, nos meilleurs efforts ne suffiraient même pas à faire réparation pour ce que nous avons fait. Il n’y a rien que nous ne pouvons donner à Dieu afin de compenser ce que nous lui avons faire perdre, et il n’y a pas de sur-don que nous pourrions lui donner, ou de sur-sacrifice que nous pourrions lui offrir afin de faire pénitence.

Selon Swinburne, il serait inapproprié que Dieu ferme les yeux sur nos péchés tout simplement, en ignorant la nécessité d’une réparation ou de pénitence. Il serait inégalement inapproprié que Dieu nous abandonne dans la situation désespérée d’être incapable de se réconcilier avec lui. Ainsi, à son avis, Dieu a envoyé le Christ sur la terre afin qu’il offre volontairement sa vie sans péché et qu’il meurt en restitution et en pénitence pour les péchés du monde. De cette manière, alors, Dieu nous aide dans la restitution et dans la pénitence. Nous devons présenter des excuses et nous repentir pour nos propres péchés ; nous devons aussi reconnaître notre impuissance à réparer ce que nous avons fait. Mais alors, nous pouvons regarder la vie et la mort de Christ et l’offrande qu’il a élevé jusqu’à Dieu pour nous-mêmes à titre de réparation et de pénitence.

Bien que la théorie de la rançon soit d’une grande importance historique et qu’elle ait exercé une grande influence littéraire, elle a été presque universellement rejetée depuis le Moyen-âge, en grande partie parce qu’il est difficile de prendre au sérieux l’idée que Dieu puisse être en concurrence avec un autre être ou qu’il puisse avoir des obligations envers un autre être (et encore moins envers un être comme le Diable) tel que cela est supposé dans les voies qui viennent d’être décrites. Mais tandis que chacune des théories restantes à ses défenseurs, chacune doit affronter tant bien que mal certaines difficultés clé.

Les théories de la substitution, par exemple, soutiennent qu’il est moralement impossible que Dieu puisse tout simplement pardonner nos péchés sans exiger de réparation ou de punition. Certains ont fait valoir que cela implique que Dieu ne pardonne pas le péché du tout (Stump, 1988, pp.61-65). Le pardon implique un refus de demande de réparation intégrale et une volonté de laisser passer une offense sans qu’il n’y ait de peine. De plus, la théorie de la substitution pénale est confrontée au défi d’expliquer comment il peut seulement être possible de supporter une punition à la place de quelqu’un d’autre. Comme le note David Lewis (1997), on ne permet la substitution pénale que dans le cas de sérieuses amandes. Mais l’idée de permettre à un substitue de subir la peine de mort de quelqu’un d’autre (ou une peine de la même gravité) semble être, lorsque nous nous la figurons, moralement répugnante. Sur ce point, la théorie de la substitution pénitentielle de Swinburne est établie sur un pied d’argile. Mais le problème qui pose vraiment  une grande difficulté dans la pensée de Swinburne, c’est de considérer ce que pourrait bien signifier le fait d’offrir jusqu’à sa propre vie  pour une autre personne et de mourir afin d’être sa propre réparation et sa propre pénitence.

La version anselmienne de la théorie de la satisfaction ne rencontre pas ces difficultés. Mais avec la théorie de l’exemple moral et diverses autres versions de la théorie de la satisfaction, ensemble, elles doivent faire face à d’autres types de problèmes. Chacune de ces visions semblent incapables de rendre compte de l’accent biblique sur la nécessité de la passion du Christ pour remédier aux problèmes mis en avant par le péché. Il difficile de voir en quoi la mort du Christ joue un rôle essentiel dans le fait de l’établir comme un exemple moral. En outre, il est difficile de comprendre pourquoi cela lui serait nécessaire en vue de mériter la sorte de récompense dont Anselme pense que le Père lui doit. Etant donné que le Christ est un homme, il le doit à son Père de vivre une vie sans péché ; mais pourquoi l’incarnation ne suffirait-elle pas en elle-même de manière substitutive pour mériter la récompense de la remise de dette ? En outre, même si nous pouvons découvrir quelques-unes des raisons pour lesquelles la mort du Christ était nécessaire en vertu de ces théories, il est difficile de comprendre pourquoi fallait-il qu’il subisse de telles horribles souffrances. Pour mériter une récompense, ou pour servir de modèle, pourquoi ne suffisait-il pas au Christ de venir habiter parmi nous, vivant une vie humaine de parfaite résistance à toute tentation terrestre, et ensuite mourir d’une mort paisible chez lui ? En effet, ces théories semblent incapables de rendre compte de la valeur même de la passion du Christ, plus encore que de sa nécessité.

Parmi les différents modèles qui viennent d’être considérés, le modèle de la substitution pénale est probablement celui qui est le plus largement accepté parmi les laïcs dans l’Eglise ; mais elle a été largement rejetée par les philosophes et les théologiens. Ce modèle peut-il résoudre les difficultés qui lui sont posées ci-dessus ?

Certains ont défendu des modèles de substitution d’après lesquels la peine est une réponse appropriée au péché de l’homme, et qui néanmoins serait pourtant de telle sorte qu’elle puisse être portée de manière juste par un substitut, dans le cas, le Christ parfait. Stephen Porter, par exemple, soutient que nos intuitions morales nous inclinent généralement à concevoir la punition d’un substitut comme une mauvaise chose, et que certains cas nécessitent qu’elle soit accomplie pour son admissibilité dans ce cadre. Dans les cas ordinaires de punition, de bonnes raisons (telles que le redressement du malfaiteur, la dissuasion, etc.) pèsent habituellement en défaveur du transfert de la peine au substitut. Mais ici, Porter soutient que les bonnes raisons pour punir les humains pécheurs ne sont pas moindres, et que, en réalité, il y a des raisons fortes pour accepter que Christ porte la peine des humains pécheurs.

Plus précisément, Porter affirme que les bonnes choses qui dérivent de la punition du péché par Dieu (à savoir : la réparation, manifestant une correction objective des fausses valeurs humains, et une éducation/réforme morale) justifient la punition. Qui plus est, affirme Porter, ces finalités sont plus convenablement servies par la souffrance du Christ en notre nom. Les raisons à cela sont de trois ordres. Premièrement, la souffrance et la mort substitutives du Christ sont une forme plus sévère de punition que la punition directe des pécheurs. Que Dieu soit prêt à subir ce châtiment lui-même montre combien Dieu prend au sérieux la relation divin-humain, et le processus de réconciliation. Deuxièmement, si nous avions dû supporter directement la punition, celle-ci aurait pu davantage encore nous éloigner de Dieu. Troisièmement, enfin, en exigeant la plus sévère punition contre Dieu lui-même, cela permet de manifester visiblement la perversion et la gravité du péché lui-même.  La punition d’un Dieu-homme infini exprime mieux la gravité du péché.

Dans l’explication de Porter, nous trouvons une tentative de répondre aux objections soulevées précédemment à l’encontre des théories de la substitution. En ce qui concerne la première objection (à savoir : le paiement de la totalité du prix du péché signifie qu’il n’y a pas de pardon de la part de Dieu), Porter peut répondre que l’objection est tout simplement erronée. Dieu peut pardonner sans qu’aucune peine ne soit exigée. Toutefois, certains biens se produisent à cause de la punition infligée, et Dieu inflige donc un châtiment approprié en vue de garantir ces biens. La seconde difficulté (à savoir : la non-transférabilité de la peine) semblait être initialement la plus redoutable. Porter affirme, toutefois, qu’autant que (a) offenseur, offensé et substitut sont des participants volontaires, et que (b) les biens de la punition peuvent être assurés par la punition du substitut, alors la substitution est admissible, peut-être même préférable. La raison pour laquelle elle est admissible, toutefois, ne vient pas du « transfert » de la dette morale du pécheur au Christ (que l’objection suppose), mais tout simplement parce que la punition du mal est un bien et la punition du substitut peut également sinon mieux servir les finalités de la punition.

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