Murray & Rea

Murray & Rea

Cet article, extrait de l’Encyclopédie de l’Université de Stanford, a été co-écrit par M. Murray et M. Rea, sous l’intitulé : «Philosophy and Christian Theology». Traduit par Alexis Masson pour le site Epistheo.com, cet article n’est publié ici qu’à titre d’information.

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Avant que nous commencions, il serait utile de considérer brièvement les relations générales qu’entretiennent la philosophie et le dogme religieux chrétien. Dans l’histoire de la théologie chrétienne, la philosophie a parfois été perçue comme un complément naturel à la réflexion théologique, tandis qu’en d’autres temps les tenants de deux disciplines se sont réciproquement considérés comme des ennemis mortels. Certains des premiers penseurs chrétiens, tels que Tertullien, étaient d’avis que toute intrusion de la raison philosophique laïque dans la réflexion théologique constituait un désordre. Ainsi, même si certaines affirmations théologiques semblaient aller à l’encontre des normes du raisonnement défendues par les philosophes, le croyant ne devait pas fléchir. D’autres, parmi les premiers penseurs chrétiens, tels que saint Augustin d’Hippone, ont défendu que la réflexion philosophique complémentait la théologie, mais seulement quant ces réflexions philosophiques étaient fermement ancrées dans un engagement intellectuel en faveur de la vérité sous-jacente de la foi chrétienne. Ainsi, la légitimité de la philosophie était dérivée de la légitimité des engagements sous-jacents pour la foi.

Durant le Haut Moyen-âge, les opinions d’Augustin ont été largement défendues. Cependant, c’est à cette époque que saint Thomas d’Aquin a décrit un autre modèle concernant la relation entre la philosophie et la théologie. Selon le modèle thomiste, la philosophie et la théologie sont des entreprises distinctes. La différence principale entre les deux se situe au niveau de leurs points de départ intellectuels. La philosophie prend pour données ce que nous fournissent nos facultés mentales naturelles : ce que nous voyons, entendons, goûtons, touchons, et sentons. Ces données peuvent être acceptées sur la base de la fiabilité de nos facultés naturelles à l’égard du monde naturel. La théologie, d’autre part, prend comme point de départ la révélation divine contenue dans la Bible. Ces données peuvent être acceptées sur la base de l’autorité divine, d’une manière analogue à la façon dont nous acceptons, par exemple, les affirmations d’un professeur de physique sur les faits élémentaires de la physique.

Pour reconnaître les deux disciplines, si au moins l’une des prémisses composant un argument est dérivée de la révélation, alors l’argument tombe dans le domaine de la théologie, sinon il tombe dans le domaine de la philosophie. Dans la mesure où cette manière de penser la philosophie et la théologie délimite nettement les deux disciplines, il est possible en principe que les conclusions formulées par l’une puisse être contredites par l’autre. Selon les défenseurs de ce modèle, toutefois, un tel conflit ne doit être qu’apparent. Car Dieu ayant créé à la fois le monde qui est accessible à la philosophie, et la révélation est qui accessible aux théologiens, les affirmations tenues par l’une ne peuvent pas entre en conflit avec les affirmations tenues par l’autre, sauf si le philosophe ou le théologien ont commis des erreurs antérieurement.

Dans la mesure où les conclusions de ces deux disciplines doivent donc coïncider, la philosophie peut être mise au service de la théologie (et peut-être réciproquement). Comment la philosophie peut-elle jouer ce rôle complémentaire ? Premièrement, le raisonnement philosophique pourrait convaincre certains de ceux qui n’acceptent pas l’autorité de la révélation prétendue divine des affirmations contenues dans les textes religieux. Ainsi, un athée qui n’est pas disposé à accepter l’autorité des textes religieux pourrait en venir à croire que Dieu existe sur la base d’arguments purement philosophiques. Deuxièmement, les techniques spécifiquement philosophiques pourraient être mise à profit en aidant le théologien à éclaircir des énoncés théologiques imprécis ou des ambigües. Ainsi, la théologie peut nous fournir suffisamment d’informations pour conclure que Jésus-Christ était une seule personne ayant deux natures, l’une humaine et l’autre divine, mais nous laisser dans l’obscurité quand à savoir comment doit être exactement comprise la relation entre les natures divine et humaine. Le philosophe peut ici fournir une certaine assistance, puisque, entre autres choses, il peut aider le théologien à discerner quels modèles sont, par exemple, logiquement inconsistants sinon même pas candidats pour la compréhension de la relation des natures divine et humaine en Christ.

Durant la majeure partie du vingtième siècle, la grande majorité de la philosophie en langue anglaise s’est pensée sans qu’il n’y ait vraiment d’interactions avec la théologie. Bien qu’il existe un certain nombre de raisons complexes à ce divorce, trois d’entre elles sont particulièrement importantes. La première est que l’athéisme était l’opinion dominante chez les philosophes de langue anglaise durant cette période.

Une deuxième raison tout à fait relative, c’est que les philosophes du vingtième siècle ont considéré le langage théologique comme étant soit dépourvu de sens, ou, au mieux, ne l’ont examiné qu’en vue d’en estimer l’incidence de ce langage sur la pratique religieuse. L’ancienne croyance (à savoir que le langage théologique était dépourvu de signification) était inspirée par un principe du positivisme logique, d’après lequel toute déclaration manquant de contenu empirique est dénué de sens. L’essentiel du langage théologique, par exemple le langage décrivant la doctrine de la Trinité, manque de contenu empirique, un tel langage doit donc être vide de signification. La dernière croyance, inspirée par Wittgenstein, soutenait que la langue elle-même n’a de signification que dans des contextes pratiques spécifiques, par conséquent le langage religieux ne visait pas à exprimer des vérités sur le monde qui pourraient être soumises à un examen philosophique objectif.

La troisième raison, c’est qu’une grande partie de la théologie universitaire s’est éloignée de la défense traditionnelle des affirmations du théisme chrétien orthodoxe, en cherchant souvent des dispositifs de réinterprétation de ses propres affirmations selon les modes de la pensée contemporaine, qui, souvent, étaient contraires aux méthodes employées dans la philosophie analytique.

Dans les trente dernières années, cependant, les philosophes sont revenus sur plusieurs affirmations traditionnelles du christianisme orthodoxe et ont commencé à y appliquer les outils de la philosophie contemporaine de manière un peu plus éclectique que celles qui sont décrites dans les modèles augustinien ou thomiste décrits ci-dessus. Conformément à la récente tendance universitaire, les philosophes contemporains de la religion ont été réticents à l’idée de maintenir une stricte et rapide distinction entre les deux disciplines.  Par conséquent, il est souvent difficile à la lecture des récents travaux de distinguer ce que les philosophes font de ce que les théologiens des siècles passés considéraient comme appartenant strictement au domaine de la théologie. Cependant, comme c’était le cas pour les théologiens de l’époque médiévale, beaucoup des travaux récents sur la philosophie de la religion semblent s’inscrire dans l’une des deux catégories suivantes. La première catégorie comprend les tentatives de démontrer la vérité des affirmations religieuses en faisant appel aux éléments de preuve disponibles en dehors de la révélation supposée divine. La deuxième catégorie comprend les tentatives de démontrer la cohérence et la plausibilité des affirmations théologiques en utilisant les techniques philosophiques. Dans ce qui suit, nous fournirons un travail qui entre dans le cadre de cette seconde catégorie. (Pour une discussion sur le travail relevant de la première catégorie, voyez les entrées sur les arguments en faveur de l’existence de Dieu).

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