Cet article a été traduit de l’anglais par Alexis Masson, écrit originalement par Charles Taliaferro pour l’Encyclopédie en ligne de Philosophie de l’Université de Stanford. Le site Epistheo.com le publie uniquement en vue d’informer les lecteurs sur l’actualité de la philosophie analytique de la religion, sans toutefois aucunement se prononcer sur le contenu de ces articles.

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III. Les formes de vies et de pratiques religieuses.

Wittgenstein a lancé une attaque contre ce qui a été appelé la théorie de la signification-tableau, d’après laquelle les états peuvent être jugés vrais ou faux selon que la réalité correspond à l’image représentée par la croyance. Cette compréhension de la vérité et des croyances – qui est similaire à la théorie de la vérité-correspondance dans laquelle « Dieu existe » est vrai si et seulement si Dieu existe – semble être aux yeux de Wittgenstein erronée. Elle donne lieu à des problèmes philosophiques insolubles et il y manque tout l’intérêt d’y avoir des croyances religieuses, qui est que leur signification se trouve dans la vie dans laquelle elles sont employées. En déplaçant l’attention de la signification référentielle des mots à leur usage, Wittgenstein a promu l’idée que nous devrions nous attendre à ce qu’il appelait des formes de vie. Comme ce déplacement a été appliqué aux questions religieuses, un certain nombre de philosophes ont dénié, ou du moins minimisé l’importance de l’engagement des formes de vie religieuses dans des affirmations métaphysiques. Norman Malcolm, B.R. Tilghman et D.Z. Philips ont tous encouragé cette approche de la religion. Elle peut être considérée comme non-réaliste dans le sens où elle ne traite pas les croyances religieuses comme de simples affirmations métaphysiques pouvant être philosophiquement jugées comme vraies ou fausses relativement à une réalité objective. D’après eux, la métaphysique traditionnelle du théisme a eu ce qu’elle méritait quand elle a été attaquée au milieu du XXe siècle par les positivistes.

Ce défi wittgensteinien, alors, semble placer sous contrôle une grande partie de la manière dont les philosophes occidentaux ont abordé la religion. Lorsque, par exemple, Descartes, Locke, Leibniz, Berkeley et Hume ont plaidé en faveur ou contre la légitimité de la croyance en Dieu, la métaphysique était au premier plan. Ils étaient intéressés par les meilleurs arguments possibles pour ou contre l’existence de Dieu. La même préoccupation concernant la vérité ou la fausseté des croyances religieuses était également au centre des réflexions philosophiques anciennes et médiévales sur Dieu. Lorsqu’Aristote et Thomas d’ Aquin ont développé des arguments pour l’existence de Dieu, ils étaient pleinement engagés dans la métaphysique.

Au moins deux raisons peuvent soutenir le non-réalisme récent. Premièrement, il a une certaine crédibilité fondée sur la sociologie de la religion. Dans la pratique de la religion, il semble que nous ayons quelque chose de plus (on pourrait bien dire quelque chose de plus profond) que la « simple » théorisation métaphysique. La religion semble être avant tout axée sur la façon dont nous vivons. Philips a examiné différentes pratiques religieuses telles que la prière et la croyance en un au-delà, en concluant que ces deux pratiques sont compréhensibles parce que les motivations derrière celles-ci peuvent être sans dommage soutenues sans aucune référence au « bagage » métaphysique traditionnellement lié à celles-ci. Par exemple, la prière à Dieu des parents pour que leur enfant retrouve la santé peut être comprise comme l’expression de leur angoisse et un effort pour se centrer sur l’espoir que l’enfant aille mieux, plutôt qu’une tentative d’influencer Dieu pour qu’il viole les lois de la nature afin qu’il guérisse miraculeusement leur enfant.

Une seconde raison qui pourrait être donnée, c’est que les arguments classiques et contemporains pour des opinions spécifiques sur Dieu semblent infructueuses pour de nombreux philosophes (mais pas pour tous, comme cela est indiqué à la section 4.2, ci-dessous). Tilghman emprunte cette ligne d’argumentation et soutient que si les arguments traditionnels en faveur de l’existence de Dieu sont réinterprétés comme faisant partie de la vie religieuse et non pas traités comme s’il s’agissait de statuer sur la vérité métaphysique de ces affirmations, alors elles acquièrent une intelligibilité et une force qui leur manqueraient autrement.

Les opinions non-réalistes sont critiquées aussi bien du point de vue des athées tel que Michael Martin, que des théistes tel que Roger Trigg. En guise de réponse préliminaire, on peut souligner que même si une approche non-réaliste est adoptée, cela ne signifierait pas tout à fait que l’on jette l’approche la plus traditionnelle des croyances religieuses. Si l’une des raisons avancées en faveur du non-réalisme est que le projet traditionnel échoue, alors la philosophie de la religion actuelle aura encore besoin de chercher à déterminer si dans les faits la traditionnelle est en échec. Comme John Dewey l’a une fois observé, non seulement les idées philosophiques ne meurent jamais, mais de plus elles ne fanent jamais.

Une réponse plus substantielle au non-réalisme wittgensteinien a été l’accusation qu’il ne préserve pas, mais au contraire, sape l’intelligibilité même de la pratique religieuse. Admettons que la pratique religieuse soit antérieure aux théories philosophiques qui la justifient – une concession qui n’est admise par tous. Même ainsi, si l’on s’engage dans une pratique religieuse, tel qu’une prière à Dieu ou une méditation bouddhiste pour voir au travers de l’illusion d’avoir un ego important, le développement d’une sorte de théorie philosophique pour donner un sens à cette pratique semble inévitable. Une fois qu’une telle théorie est en place (et historiquement, aucune de ces théorie n’a jamais manqué), il est logique de poser la question de sa vérité. Alors que Malcolm a proposé qu’il fasse sens de croire en Dieu sans croire que Dieu existe, d’autres ont fait valoir que l’absence de croyance que Dieu existe rend la croyance en Dieu vide de sens. Croire que X est antérieure à la croyance en X. On peut espérer que quelque chose se produise (qu’un enfant ne soit plus malade) sans croire qu’il se produise effectivement, mais il est plus étonnant de penser qu’on puisse faire confiance en un être divin, sans croire et espérer qu’il existe réellement une telle divinité sur qui compter.

Alors que le non-réalisme pourrait sembler jeter les bases pour une plus grande tolérance entre les religions (et avec le monde laïc) car elle renverse la religion comme image fidèle du cosmos, les critiques ont déploré la perte des moyens normatifs de choix entre les religions, moyens qui semblent être utilisés dans la réflexion philosophique banale concernant les religions. Ainsi, aujourd’hui il n’est absolument pas rare que des personnes disent qu’elles ont changé de religion (ou l’ont conservé, abandonné toute religion ou se sont convertis à une religion), pour des raisons telles qu’une expérience religieuse, une réponse ou non-réponse à une prière, des miracles ou leur absence, le relativisme moral et culturel, un sentiment écrasant de la réalité du bien et du mal, et ainsi et suite.

Bien que réalistes et non-réalistes soient en désaccord dans le débat, chaque camp peut apprendre de l’autre. Les non-réalistes peuvent considérer l’approche réaliste des attributs divins et de la philosophie théologique comme les reflets d’une forme de vie religieuse. Et un traitement philosophique réaliste de la bonté divine peut relever des informations importantes sur les formes vécues de pratique religieuses. D’autre part, l’approche non-réaliste de la religion peut offrir un avertissement opportun aux réalistes concernant l’approche de la religion comme une simple théorie, entreprise abstraite. Imaginer un terrain d’entente n’est pas facile, cependant D.Z. Philips écrit :

Demander si Dieu existe ou non, ce n’est pas se poser une question théorique. Si cela ne signifie rien du tout, il faut s’interroger sur la louange et la prière ; s’il y a quelque chose derrière tout cela. Voilà pourquoi la philosophie ne peut répondre à la question « Dieu existe-il ? » avec une réponse positive ou négative… « Il y a un Dieu », bien que cela semble être sur un mode indicatif, c’est une expression de foi (Philips, 1976, p.181).

Pour réussir à s’assurer une position quelque part entre les extrêmes, non-réalisme et réalisme, il serait nécessaire de voir l’intelligibilité des questions théoriques comme « Dieu existe-il ? », ainsi que les recherches sur la signification des pratiques de foi, de louange et de prière.

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