Cet article a été traduit de l’anglais par Alexis Masson, écrit originalement par Charles Taliaferro pour l’Encyclopédie en ligne de Philosophie de l’Université de Stanford. Le site Epistheo.com le publie uniquement en vue d’informer les lecteurs sur l’actualité de la philosophie analytique de la religion, sans toutefois aucunement se prononcer sur le contenu de ces articles.

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Parmi les récents travaux sur les traditions religieuses, il y a eu une constante, la représentation croissante des traditions non-monothéistes. Un des premiers promoteurs de ce domaine de recherche a été Ninian Smart, qui a imposé, au travers de nombreux publications académiques aussi bien que populaires, les philosophies de l’Hindouisme et du Bouddhisme comme des composantes solidement ancrées dans le canon standard de la philosophie anglophone de la religion.

Smart a défendu la thèse selon laquelle il existe de véritables différences entre les traditions religieuses. Il résista donc à voir une expérience fondamentale comme capturant l’identité essentielle de l’être religieux. Sous la tutelle de Smart, il y a eu une croissance considérable dans le domaine de la philosophie de la religion interculturelle. Wilfred Cantwell Smith a également beaucoup œuvré pour améliorer la représentation des religions et des réflexions non-occidentales.

La recherche en philosophie de la religion a impliqué de nouvelles traductions des textes philosophiques et religieux issus d’Inde, de Chine, de l’Asie du Sud-Est et d’Afrique. Les figures exceptionnelles issues des traditions non-Occidentales ont un rôle accru dans la philosophie de la religion interculturelle et dans le dialogue religieux. Dans les dernières années de sa vie, Bimal Krishna Matilal (1935-1991) a apporté des contributions marquantes qui ont enrichi la compréhension de la philosophie indienne de la religion en Occident. Parmi les philosophes asiatiques du milieu du XXe siècle, deux se démarquent particulièrement, T.R.V. Murty (Voir sa Central Philosophy of Bouddhism) et S.N. Das Gupta (voir son History of Indian Philosophy en cinq volumes). Tous deux ont élevé les normes philosophiques, en même temps que l’essentielle philologie, pour instruire les penseurs occidentaux. Pour preuve de la productivité non-Occidentale dans le monde anglophone, voyez A Hindu Perspective on the Philosophy of Religion et Philosophy of Religion and Advaita Vedanta d’Arvind Sharma. Il existe maintenant des traitements étendus du panthéisme et des manuels d’étude sur la diversité des conceptions religieuses de l’univers.

L’intérêt accru pour le pluralisme religieux a conduit à une réflexion approfondie sur les compatibilités et les synthèses possibles des religions. John Hick est le synthétiseur par excellence des traditions religieuses. Dans un livre important, Death and Eternal Life (1974), Hick a avancé une image complexe de l’au-delà impliquant des composantes issues de diverses traditions. Au cours des nombreuses publications et des nombreuses années, Hick est passé d’une opinion largement basée sur la perception théiste de Dieu à ce que Hick appelle « le Réel », une réalité nouménale sacrée. Hick affirme que les différentes religions offrent un aperçu ou un accès partiel au Réel. Dans un article influent, « The New Map of the Universe of Faiths », Hick a évoque la possibilité que la plupart des grandes religions du monde soient révélatrices du Réel.

Vu dans un contexte historique, ces mouvements de foi – le Judéo-Christianisme, les Bouddhistes, les Hindous, les Musulmans – ne sont pas essentiellement rivaux. Ils sont nés à des époques différentes et dans des lieux différents, et chacun s’est élargi vers l’extérieur vers le monde environnant de la religion naturelle primitive jusqu’à ce que la plus grande partie du monde ait été établie dans l’une ou l’autre des grandes fois révélées. Et une fois que cette tendance globale est devenue établie, elle est demeurée assez stable depuis. Il est vrai que le processus d’établissement a impliqué l’affirmation de leur obéissance et l’exigence d’un nouveau niveau de droiture et de justice dans la vie d’Israël. Puis, en Perse, le grand prophète Zoroastre est apparu ; la Chine a engendré Lao-Tseu et alors vécurent Bouddha, le Mahavira, le fondateur de la religion Jain et, probablement vers la fin de cette période, la rédaction de la Bhagavad-Gita ; et la Grèce engendra Pythagore puis, cet âge d’or finissant, Socrate et Platon. Alors, après un intervalle de près de trois cents ans, virent Jésus de Nazareth et l’émergence du Christianisme ; et, après un autre intervalle, le prophète Mohamet et la montée de l’Islam. La suggestion que nous devons prendre en considération, c’est que tous sont les mouvements de la révélation divine (Hick, 1989, p.136).

Hick perçoit ces traditions, et bien d’autres encore, comme différents points de rencontre par lesquels une personne peut être en relation avec la même réalité, ou le Réel. « Les grandes fois mondiales incarnent les différentes perceptions et conceptions du Réel, et les différentes réponses correspondantes au Réel, à partir de l’intérieur desquelles les principaux différents moyens de l’être humain ; et dans chacune d’elles, la transformation de l’existence humaine à partir de l’égocentrisme conduit à un Réalité-centrisme » (ibid., p.240). Hick utilise Kant pour développer sa thèse centrale.

Kant distingue noumène et phénomène, ou la chose en soi et la chose telle qu’elle apparaît à la conscience humaine… Dans cet aspect de la pensée de Kant – ce n’est pas l’unique, mais celui que je cherche à pousser au service de l’épistémologie de la religion – le monde nouménal existe indépendamment de la perception que nous avons de lui et le monde phénoménal est ce même monde tel qu’il apparaît à notre conscience humaine… Je veux dire que le Réel nouménal est expérimenté et pensé par différentes mentalités humaines, formant et formée de différentes traditions religieuses, telles que la diversité des dieux et des absolus que la phénoménologie de la religion nous rapporte (ibid., p.241-242).

Un avantage de la position de Hick, c’est qu’il sape toute justification des conflits religieux. Si elle réussit, cette approche offre un moyen de concilier les diverses communauté et écarte ce qui a été une source de graves conflits dans la passé.

Les travaux de Hick depuis le début des années 1980 ont fourni une impulsion pour ne pas prendre ce qui semble être un conflit religieux comme de complètes contradictions. Il a développé une philosophie de la religion qui donne une attention particulière au contexte historique et social. Ce faisant, Hick a pensé que l’apparent conflit entre la perception du Réel en tant que personne ou la réalité impersonnelle pouvaient être réconciliées.

Les réactions à la proposition de Hick ont été partagées. Certains soutiennent que le concept même de « Réel » est incohérent (Plantinga) ou non religieusement adéquat. En effet, exprimer la nature du réel n’est pas une tâche facile. Hick écrit que le Réel « ne peut être dit être une chose ou plusieurs, personne ou chose, substance ou processus, bonne ou mauvaise, déterminé ou indéterminé. Aucune description concrète qui s’applique dans le domaine de l’expérience humaine ne peut être littéralement appliquée à source inexpérimentable de ce domaine…  Nous ne pouvons même pas en parler comme d’une chose ou d’une entité » (ibid., p.246). Il a été soutenu que Hick n’avait pas assuré l’égale acceptabilité des diverses religions, mais plutôt leur caractère inacceptable. Dans leurs formes classiques, le Judaïsme, l’Islam et le Christianisme divergent. Si, par exemple, l’Incarnation de Dieu en Christ ne s’est pas produit, le Christianisme n’est-il pas faux ? En réponse, Hick a cherché à interpréter les affirmations spécifiques concernant l’Incarnation en terme qui n’engagent pas les chrétiens dans la « vérité littérale » du Dieu devenu incarné. La « vérité » de l’Incarnation a été interprété en ces termes : en Jésus-Christ (ou le Jésus Christ des Ecritures) Dieu s’est révélé. Ou encore : Jésus-Christ était tellement uni à la volonté de Dieu que ses actions était et sont la manifestation fonctionnelle de la personne de Dieu. Peut-être en raison du défi de Hick, le travail philosophique sur l’incarnation et les autres croyances et pratiques propres aux traditions religieuses ont reçu une attention renouvelée. Hick a été influent, une force très appréciée dans l’expansion de la philosophie de la religion à la fin du vingtième siècle.

En plus de l’expansion de la philosophie de la religion en tenant compte d’un ensemble plus large de religions, le domaine a également connu une expansion en termes méthodologiques. Les philosophes de la religion ont redécouvert la philosophie médiévale – les nouvelles traductions et commentaires des textes médiévaux chrétiens, juifs, et islamiques ont fleuri. Il y a maintenant une conscience de soi, un effort délibéré pour combiner le travail sur les concepts de la croyance religieuse à côté d’une compréhension critique de leurs racines sociales et politiques (sur ce point, le travail de Foucault a eu une influence), la philosophie féministe de la religion a été particulièrement importante dans le fait de repenser ce que l’on peut appeler l’éthique de la méthodologie et, comme c’est à certains égards le débat le plus actuel dans le domaine, c’est un point d’honneur que de mettre à la fin de cet article une mise en lumière des travaux de Pamela Sue Anderson parmi d’autres.

Dans A Feminist Philosophy of Religion, Anderson cherche à remettre en question les domaines dans lesquels les genres entrent dans les conceptions traditionnelles de Dieu et dans répercussions morales et politiques. Elle avance également un concept de méthode qui délimite la justice et l’épanouissement humain. Un signe de la légitimation de la philosophie devrait être relative à sa contribution au bien-être de l’homme. En un sens, c’est la thèse vénérable de certains anciens, en particulier dans la philosophie platonicienne, qui prévoyait l’objectif et la méthode de la philosophie en termes de vertu et de bien. La philosophie féministe aujourd’hui n’est pas exclusivement une critique comprenant la critique du « patriarcat ». Pour un traitement constructif, subtil, de la contemplation et de la pratique religieuses, voyez Powers and Submissions : Spirituality, Philosophy and Gender de Sarah Coakley. Un autre mouvement clé qui se développe est appelé la Philosophie Continentale de la Religion. Un défenseur majeur de ce nouveau tournant est John Caputo. Ce mouvement aborde les thèmes de cette entrée (le concept de Dieu, le pluralisme, l’expérience religieuse, la métaphysique et l’épistémologie) à la lumière de Heidegger, Derrida et d’autres philosophes continentaux. Pour une bonne représentation de ce mouvement, voyez le recueil éditée par John Caputo, The Religious: Blackwell Readings in Continental Philosophy.

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