« Aujourd’hui nous allons aborder un problème concernant le langage religieux, à savoir : se réfère-t-il à une réalité en soi ; ou bien ne désigne-t-il qu’un système de représentations symboliques ? Peut-être pourrais-tu décrire davantage le problème ? »

« Le problème confronte deux positions qui dépassent le cadre du questionnement sur le langage religieux : il s’agit du réalisme et de l’antiréalisme. D’après le réalisme, le langage doit se conformer à la réalité en elle-même, qui a une signification indépendamment de nos propres conceptions. Le langage fait donc référence à la réalité elle-même. Au contraire, d’après l’antiréalisme, la réalité n’a pas en elle-même de signification, nous ne faisons que de projeter nos propres concepts sur celle-ci. Le langage ne fait donc pas référence à la réalité, mais à des symboles, des systèmes de représentation. Concernant le domaine religieux, le réalisme revient à affirmer que lorsque je parle de Dieu, que je sois théiste ou athée, je veux parler d’une réalité indépendante de moi, de mes conceptions et de mes représentations. C’est pourquoi je peux me demander si Dieu existe ou non. En revanche, pour l’antiréaliste cette question n’a aucun sens, parce que le mot « Dieu » n’a pas la prétention à renvoyer à une réalité, mais il ne désigne qu’un concept symbolique. »

« La position réaliste consiste donc à dire que lorsqu’on parle de Dieu, c’est un mot qui renvoie à quelque chose ; tandis que la position antiréaliste affirme que « Dieu » n’est qu’un mot ou un symbole, ce n’est pas une référence à quelque chose de réel en soi… Mais dans ce cas, comment un antiréaliste peut-il expliquer le langage religieux ? Si l’on retire la référence au réel, que reste-t-il ? »

« Pour répondre à cette question, le mieux est de revenir à Wittgenstein. Dans les Recherches philosophiques, le critique de qu’il appelle le « mythe de la signification », d’après lequel le langage n’a de signification que dans la mesure où il fait référence à la réalité. Or il existe des « jeux de langage », c’est-à-dire des systèmes symboliques artificiels de communication, auxquels peuvent correspondre des comportements qu’il appelle « formes de vie ». Au théâtre ou au cinéma, cela apparaît très clairement, le langage et les comportements signifient quelque chose même s’ils ne font pas référence à la réalité. Tout le monde a conscience que tout est simulé, tout est artificiel. En revanche, cela apparaît moins clairement dans un tribunal ou dans un match de football. Le juge ou l’arbitre n’existent pas en eux-mêmes, il n’y a que réellement que des personnes, néanmoins il y a un système symbolique admis par convention qui reconnaît leur rôle. Le rôle d’arbitre est culturel, il n’a aucune réalité en lui-même. Les joueurs pourtant se comportent relativement à la représentation symbolique qu’ils projettent sur l’homme qui joue ce rôle… »

« Mais comment les antiréalistes appliquent-ils cela au domaine religieux ? »

« J’y viens justement. Des philosophes tels que Norman Malcolm, B.R. Tilghman ou D.Z. Philips ont appliqués les théories de Wittgenstein au contexte religieux. Ainsi, lorsqu’une personne dit « Dieu », ce mot n’a pas de signification relativement à une réalité possible, mais à son propre système symbolique auquel lui correspond un certain type de comportement. D’après les antiréalistes, les personnes ont rarement une métaphysique, c’est-à-dire une théorie sur la réalité en elle-même, à savoir s’il existe un Dieu ou non par exemple, mais elles ont une pratique. D’après D.Z. Philips, lorsqu’une personne prie, elle ne fait que d’exprimer un espoir, il n’y a pas besoin de faire référence au moindre « Dieu ». Celui-ci n’est qu’un symbole. C’est un symbole que l’on prie, que l’on loue, que l’on adore, auquel on voue un culte. Mais ce symbole ne fait référence à aucune réalité, de la même manière que lorsque je me soumets à l’arbitre, ce n’est pas à une personne mais au symbole qu’elle porte que je me soumets, même si ce symbole n’a pas d’existence en soi. Je ne fais que projeter mon symbole dans ma représentation du monde et je conforme mon comportement à ma représentation. Lorsque je dis « Je sens la présence de Dieu » ou « Dieu m’inspire une parole », en réalité je ne fais que d’avoir une certain sensation, ou d’avoir une certaine idée. C’est pourquoi, d’après les antiréalistes, nous n’avons pas besoin de faire référence à Dieu pour comprendre le langage et le comportement religieux. L’avantage d’une telle position, d’après ses défenseurs, c’est que dans la mesure où il n’est plus question de vérité, toutes les symboliques religieuses sont équivalentes, les conflits interreligieux n’ont donc plus de raison d’être. »

« En gros, l’antiréalisme consiste à dire que la religion n’est que symbolique, ce n’est qu’une question de pratique. Pourtant les religieux, quand ils prient, semblent bien fait référence à un Dieu, à quelque chose de réel, qui n’est pas simplement symbolique, car ils en espèrent un geste… »

« Absolument, les antiréalistes veulent réinterpréter les faits religieux sans faire référence à la moindre métaphysique. Ils balaient un peu rapidement la tradition philosophique qui se questionne sur l’existence de Dieu. Pour eux, être théiste ou athée n’a aucun sens, puisque Dieu n’est qu’un symbole. Or si les théistes et les athées se disputent, c’est parce qu’ils dépassent la question du symbole pour se situer au niveau du réel. C’est pourquoi sur ce point, et c’est peut-être l’un des seuls, les théistes (comme Roger Trigg) et les athées (comme Michael Martin), se rejoignent pour défendre le réalisme. Il y a une métaphysique dans la religion, qui affirme que Dieu existe réellement, et c’est parce qu’il existe qu’il peut écouter et réagir à notre prière. On fait donc référence à la réalité en elle-même, non à des symboles. Il existe même plusieurs métaphysiques, et c’est pourquoi les religions ne sont pas équivalentes, un juif, un chrétien ou un musulman n’ont pas la même conception de Dieu. La preuve, c’est qu’il arrive qu’il y ait des conversions. Si tout cela n’était que symboles, donc équivalent, les conversions n’auraient aucun sens. »

« Cela ne revient-il pas à dire que témoigner de sa foi ne sert à rien ? Parce qu’au fond, si pour les antiréalistes tout cela n’est que symbolique, ils peuvent réinterpréter tout ce que la personne qui témoigne dira. »

«  Le témoignage ne sert à rien en un sens seulement. S’il est dépourvu de réflexion, il pourra apparaître pour l’interlocuteur que le soi-disant « vécu » n’est qu’une interprétation symbolique. « Dieu m’a touché » sera traduit par « J’ai senti quelque chose », et « Dieu a agit dans ma vie » deviendra « J’ai eu de la chance, ma situation s’est améliorée ». Si en revanche le témoignage est accompagné d’une réflexion métaphysique, cela montrera que la conviction ne repose pas sur une interprétation abusive de l’expérience, mais aussi et surtout qu’il y a une vérité en matière de religion. Sans réflexion métaphysique, tout ce vaut : le juif vit ce qu’il vit, le chrétien et le musulman aussi, ainsi que l’athée et l’agnostique. Chacun peut raconter ses expériences et son interprétation de celles-ci, on reste au niveau du symbolique. En revanche, s’il y a une réflexion métaphysique, là il y a vérité parce que l’on touche à la réalité, on y fait référence. C’est seulement dans la mesure où il y a un cadre métaphysique que le témoignage peut prendre un sens, car il vient justifier en dernière instance une théorie. Il en va de même dans les sciences : une expérience n’a de valeur que dans un cadre théorique qui la définie. C’est pourquoi il ne faut surtout pas négliger la portée métaphysique du christianisme. »

Une Réponse pour “Le langage religieux est-il réaliste ?”

  1. Sebaneau dit:

    L’antiréaliste n’est qu’un absurdiste.
    La seule question qui se pose pour lui est de réduire au minimum les occasions pour sa dupe de se rendre compte qu’il ne se soucie nullement de la vérité et qu’il ne recherche qu’à la manipuler.