C.K. – « La Trinité n’est-elle pas rejetée parce qu’elle semble incohérente ? »

A.M. – « Effectivement, l’idée que Dieu soit un être tripersonnel est, à première vue, un peu difficile à comprendre. Il y a un être unique, trois personnes (le Père, le Fils et le Saint-Esprit) qui sont distinctes, différentes les unes des autres, et pourtant le même être, le même Dieu. Comment trois personnes différentes peuvent-elles être un seul et même être ? À première vue, c’est difficile à comprendre, parce qu’à l’échelle humaine, chaque être n’est qu’une personne, et chaque personne est un être à part entière. À l’échelle humaine, une telle idée est difficile à admettre, parce qu’elle défie nos représentations habituelles. »

C.K. – « Et si l’on comparait la Trinité aux membres d’une famille ? »

A.M. – «  L’analogie n’est pas bonne, car une famille n’est pas un même être. Même si, par exemple, Pierre, Paul et Jacques sont trois frères appartenant à la même famille, ils ne sont pas un seul et même être, mais trois être différents. Ils ont des âges différents, ils sont en des lieux différents, ils ne partagent pas la même existence. Ils ne sont pas inséparables, on peut distinguer leurs corps respectifs. Or, en ce qui concerne la Trinité, le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont réellement un même être. Ce sont trois personnes différentes qui partagent la même existence, elles sont inséparables. Si, par exemple, Dieu existe, alors le Père, le Fils et le Saint-Esprit existent ; si Dieu n’existe pas, alors ni le Père, ni le Fils, ni le Saint-Esprit n’existent. Les trois personnes sont distinctes, mais elles sont inséparables, elles sont un seul être. Il n’y a pas trois dieux, mais un seul et unique Dieu. L’analogie de la famille ne convient donc pas. Il en va de même pour l’analogie de l’œuf, puisque la coque, le blanc et le jaune ne sont que des parties de l’œuf, et sont séparables, contrairement à la Trinité. »

C.K. – « Et si l’on comparait la Trinité aux statuts sociaux d’une personne ? »

A.M. – « Là non plus, l’analogie n’est pas correcte, parce que les différents statuts sociaux ne sont pas autant de personnes réellement distinctes. Même si Pierre, par exemple, est à la fois un père, un fils et un ami, il n’est pas trois personnes différentes. Si Pierre se fâche avec l’un de ses amis, il ne peut pas à la fois pardonner, prendre ses distances et se venger, en tant que père, fils et ami. Pierre est une seule et même personne, il ne peut avoir qu’une seule et même attitude envers son ami. Or, en ce qui concerne la Trinité, les choses sont différentes. Il n’y a qu’un seul et unique Dieu, et pourtant, il y a trois personnes réellement distinctes. Chacune des personnes divines peut avoir des pensées différentes de celles des autres personnes divines. Par exemple, le Père peut connaître la date de la fin de ce monde, sans que ni le Fils, ni le Saint-Esprit, ne le sachent. Chaque personne divine est distincte des deux autres, ne s’y réduit pas, et pourtant, il n’y a qu’un seul être. Il y a trois personnes divines réellement distinctes en un seul et unique Dieu. L’analogie des différents statuts sociaux ne convient donc pas. Il en va de même pour l’analogie des différents états de l’eau, parce que ils ne sont pas réellement distincts : l’eau peut être d’abord gazeuse, ensuite liquide et enfin solide. Ce ne sont pas trois états réellement coexistant ; à chaque fois, il n’y a qu’un seul état correspondant au même volume d’eau. »

C.K. – « Comment peut-on comprendre la Trinité ? »

A.M. – « Pour comprendre la Trinité, il faut dissocier la notion d’être et la notion de personne. Ces deux notions n’ont pas les mêmes qualités, ou plus exactement la même quantité, les deux notions sont donc différentes. Il y a trois personnes en un seul être. L’être et la personne sont donc des notions différentes. Quelle est la nature de chacune des notions ? Un être, c’est une chose qui existe, qui possède un certain nombre de qualités. Or, en attribuant trois personnes à un être, la Trinité fait de la notion de personne non plus un être mais une qualité de l’être. Il y a des êtres qui n’ont pas cette qualité d’être personnel, c’est le cas des pierres. D’autre ont cette qualité, c’est le cas des hommes. La doctrine de la Trinité affirme que Dieu est un être un peu particulier, il a la qualité d’être, non pas une personne, mais trois personnes. Tant que nous considérons la notion de personne comme un être, la doctrine de la Trinité est contradictoire. Trois êtres ne sont pas un seul être. En revanche, si nous considérons la notion de personne comme une qualité, il n’y a plus de contradiction. Trois qualités distinctes peuvent être attribuées à un même être. Dieu est donc un être unique qui a trois qualités distinctes irréductibles : la qualité d’être une certain personne appelée « Père », la qualité d’être une autre personne, distincte de la première, appelée « Fils », et la qualité d’être encore une autre personne, distincte des deux autres, appelée « Esprit ». Chacune des personnes est Dieu, parce qu’elle le désigne en tant qu’elle est une de ses qualités propres. Il en va de même lorsque nous disons que « l’Eternel est Dieu », parce que le fait d’être éternel est une qualité propre à Dieu. »

C.K. – « Une analogie ne pourrait-elle pas en rendre compte ? »

A.M. – « Maintenant que nous avons compris ce qu’est la Trinité, il sera plus facile d’en trouver une analogie adéquate. Il y en a une qui a été proposée par J.P. Moreland et William Lane Craig, et qui est particulièrement intéressante. Ces deux philosophes comparent la Trinité à Cerbère, un chien tricéphale (c’est-à-dire ayant trois têtes) dans la mythologie grecque. Dans la mesure où il a trois têtes, il a trois consciences distinctes. Mais dans la mesure où il n’a qu’un seul corps, il n’a qu’un seul être. Si une des têtes perçoit quelque chose, il se peut que les deux autres têtes l’ignorent. Ainsi, les consciences sont réellement distinctes, elles peuvent avoir des pensées différentes, comme c’est le cas dans la Trinité. Si le chien meurt ou s’essouffle, ce sont les trois consciences qui subissent le même sort. Les trois consciences sont inséparables, elles partagent un seul et même être, comme c’est le cas de la Trinité. (Rappelons, entre parenthèses, que lorsque Jésus meurt, ce n’est pas en tant que Dieu, mais en tant qu’homme. Il partage bien le même être que les trois autres personnes en tant que Dieu.) Et pour finir, pour revenir à Cerbère, dans la mesure où chaque conscience connait et agir sur le corps dans son ensemble, sans exclure les autres consciences, toutes les consciences sont pleinement le même être, comme c’est le cas dans la Trinité, où chaque personne est pleinement Dieu. Nous avons donc là une assez bonne analogie de la Trinité, même si, évidement, Dieu n’est pas semblable à un chien. »

C.K. : « Comment pourrait-on rapprocher l’analogie de Dieu ? »

A.M. : « D’autres analogies ont été proposées, notamment psychologiques, mais elles présentent des difficultés. Thomas V. Morris, par exemple, a comparé la Trinité à un trouble de la personnalité multiple. De même qu’une personne peut présenter différentes personnalités indépendantes les unes des autres, Dieu serait trois personnes en seul être, sans que cela ne soit une maladie concernant Dieu. T. Merricks, de son côté, propose l’analogie de la commissurotomie, lorsque deux hémisphères cérébraux sont chirurgicalement séparés, il peut en résulter l’existence de deux consciences distinctes. Il en conclut donc, qu’avant la commissurotomie, les deux consciences ne font qu’un. Ces analogies ne sont pas très concluantes, parce qu’elles ressemblent trop fortement à des cas de modalismes (les personnes ne sont pas réellement distinctes). L’idée que Dieu serait une sorte d’« intelligence » qui aurait trois « consciences » réellement distinctes, définit parfaitement ce qu’est la Trinité. Mais la difficulté réside dans le fait de trouver une analogie psychologique qui éviterait le modalisme. »

3 Réponses pour “La Trinité est-elle cohérente ?”

  1. nilamitp dit:

    Bonjour, tu dis :
    « Or, en ce qui concerne la Trinité, les choses sont différentes. Il n’y a qu’un seul et unique Dieu, et pourtant, il y a trois personnes réellement distinctes. Chacune des personnes divines peut avoir des pensées différentes de celles des autres personnes divines. Par exemple, le Père peut connaître la date de la fin de ce monde, sans que ni le Fils, ni le Saint-Esprit, ne le sachent. »

    Avertissement : je ne suis pas du tout théologien

    mais il me semble que c’est FAUX.

    Son autoconscience est trois consciences de soi distinctes comme tu l’expliques très bien.
    Ainsi, on peut dire que le Père, le Fils et l’Esprit-Saint sont trois sujets, trois « JE » qui se partagent la même autoconscience (chacun dit « Je » mais aucun ne dit « mon » ou « ton » ou « son »…).
    Mais Dieu est UNE seule intelligence, UNE seule volonté, UN seul Esprit.
    Tout est commun : pensée, volonté, action etc…
    Ainsi une Personne de la Trinité ne peut pas penser ou connaître quelque chose, et une autre Personne ne pas le savoir !

    Donc tu as écrit ici quelque chose de faux !

    Or Jésus dit « nul ne le sait, ni les Anges, ni le Fils, mais le Père Seul » (Marc 13, 32)

    SOIT, il parle respectivement de son humanité, de son intelligence humaine.
    SOIT, c’est parce qu’il n’a pas pour mission de le révélr aux hommes (Actes 1,7).

    Dans tous les cas le Verbe Divin, Lui, le sait !

    Amicalement.

  2. Masson Alexis dit:

    Bonjour,

    Il n’est pas impossible qu’il y ait trois sujets (trois auto-consciences, trois « je »), mais une seule conscience (intelligence, volonté, etc. : ensemble des facultés et des informations à l’exclusion de l’auto-conscience). Il en va de même en informatique, il peut y avoir trois programmes opérateurs partageant une base de donnée commune. Pour autant, il n’est pas nécessaire que les trois sujets enveloppent entièrement la conscience commune (qui n’est pas auto-conscience), de la même manière qu’il n’est pas nécessaire que trois programmes informatiques emploient la totalité des informations contenues dans la base de donnée.

    Si l’on revient à Marc 13.32 (« nul ne le sait, ni les anges, ni le Fils, mais le Père seul »), il est possible que le Fils puisse avoir accès à l’information mais ne le veuille pas, laissant la connaissance de cette information au Père seul. Dieu est en soi omniscient, le Fils étant une personne divine a la faculté de l’omniscience, mais ne l’emploie pas dans son intégralité. Le problème de ce verset, c’est qu’il indique que le Père seul connaît la date du jugement. Si le Fils et le Saint-Esprit la connaissent, alors le Père n’est plus seul à la connaître, et ce verset faux. La première hypothèse que vous formulez semble donc fausse, puisque le Saint-Esprit est lui-aussi concerné par cette ignorance. La seconde hypothèse semble également fausse, car elle sur-interprète le texte.

    Je tiens préciser qu’il ne faut pas trop spéculer au-delà des limites naturelles de notre faculté de raisonner. L’homme peut connaître naturellement que Dieu est trinitaire, il peut comprendre (globalement) la Trinité, mais il ne peut pas totalement l’appréhender. Nous en avons une connaissance abstraite, mais concrètement, la Trinité est une chose très complexe (du point de vue épistémologique et non ontologique, bien entendu). Quelle nécessité analytique y a-t-il au verset Marc 13.32 ? Pourquoi en est-il ainsi plutôt qu’autrement ? L’homme pouvait-il le connaître sans la révélation surnaturelle (par opposition à la révélation naturelle qu’est la création) ? Je crois qu’il faut être humble, nous pouvons connaître un certain nombre de grandes vérités, mais non toutes, nous ne pouvons connaître que ce qui est démontrable, nécessaire, analytique, or certaines choses relèvent de la liberté divine pure, et sont donc ou bien difficile d’accès, ou bien impossible. Nous pouvons connaître la Trinité, parce qu’elle est dans la nature divine (Dieu est par nature trinitaire, ou du moins c’est une quasi-nécessité), car Dieu ne peut avoir de conscience de soi sans Trinité, ni d’amour, ni de bonté, etc. Mais le partage des rôles, si je puis dire, entre le Père, le Fils et le Saint-Esprit, cela est trop concret pour être véritablement accessible à l’homme.

    Cependant, si quelqu’un croit connaître les déterminations qui impliquent de telles caractéristiques, je veux bien l’entendre, mais je doute que la chose ne soit pas laborieuse.

    Soyez béni dans vos réflexions.

  3. Xavier dit:

    Article très intéressant, merci.
    Néanmoins, je me permets de relever une erreur. Vous dites : « Ainsi, les consciences sont réellement distinctes, elles peuvent avoir des pensées différentes, comme c’est le cas dans la Trinité. »
    C’est à mon avis impossible. Car Dieu est parfaitement simple. En Dieu, il y a une seule intelligence, une seule volonté, identiques à la substance divine. Sinon vous introduisez de la composition en Dieu (plusieurs conscience, plusieurs intelligences, plusieurs volontés).
    Les Personnes divines ne sont donc pas des « consciences » mais des relations transcendantales comme l’a très bien montré la théologie.
    En Dieu, tout est Un là où n’est pas l’opposition des relations. Par exemple, la seule qui distingue le Père de son Verbe (=le Fils), c’est que le Père engendre et que le Verbe est engendré. C’est tout.
    Quant à l’image du Cerbère, elle me met franchement mal à l’aise. Ce serait comme dire que la Trinité est monstrueuse, alors qu’il s’agit d’un mystère magnifique. Il faut faire attention au images.
    Cordialement,