PREMIÈRE OBJECTION : LE MONDE N’EST PAS PARFAIT

Argument :

(1) Quiconque fait des choses où il y a du mal, qui pouvaient être faites sans aucun mal, ne prend point le meilleur parti.

(2) Quiconque ne prend point le meilleur parti, manque de puissance, ou de connaissance, ou de bonté.

(3) Dieu a fait un monde où il y a du mal ; un monde qui pouvait être fait sans aucun mal, ou dont la production pouvait être omise tout-à-fait.

(4) Donc Dieu n’a point pris le meilleur en créant le monde.

(5) Donc Dieu a manqué de puissance, ou de connaissance, ou de bonté.

Réponse :

(1)    Il est vrai qu’il y a du monde dans le mal et il était possible de faire un monde sans mal, sinon de ne point créer de monde.

(2)    Mais il est faux que quiconque fait des choses où il y a du mal, qui pouvait être faites sans aucun mal, ne prend point le meilleur parti.

(3)    Car le meilleur parti n’est pas toujours celui qui tend à éviter le mal, puisqu’il se peut que le mal soit accompagné d’un plus grand bien (par exemple : un général d’armée aimera mieux une grand victoire avec une légère blessure, qu’un étant sans blessure et sans victoire).

(4)    La permission du mal dans l’univers permet la liberté, la rédemption, etc. desquelles on peut en tirer un plus grand bien.

(5)    Un monde avec le mal peut donc être meilleur qu’un monde sans mal. Cet univers est d’ailleurs le meilleur que tout autre univers possible (cela est démontré ailleurs).

SECONDE OBJECTION : IL Y A PLUS DE MAL QUE DE BIEN

Argument :

(1) S’il y a plus de mal que de bien dans les créatures intelligentes, il y a plus de mal que de bien dans tout l’ouvrage de Dieu.

(2) Or il y a plus de mal que de bien dans les créatures intelligentes.

(3) Donc il y a plus de mal que de bien dans tout l’ouvrage de Dieu.

Réponse :

(1)    Il est faux que s’il y a plus de mal que de bien dans les créatures intelligentes, il y a plus de mal que de bien dans tout l’ouvrage de Dieu.

(2)    En effet, la quantité de bien dans les créatures non-intelligentes surpasse incomparablement la quantité de mal dans les créatures raisonnables.

(3)    Il est faux qu’il y a plus de mal que de bien dans les créatures intelligentes.

(4)    En effet, la gloire et la perfection des bienheureux est incomparablement plus grande que la misère et l’imperfection des damnés ; l’excellence du bien total dans le plus petit nombre prévaut au mal total dans le nombre plus grand.

(5)    Car le bien du Dieu infini est infini, tandis que le mal est fini. En s’approchant de Dieu, il y a plus de progression dans le bien qu’il ne peut y en avoir dans le mal.

TROISIÈME OBJECTION : LE MAL EST NÉCESSAIRE DONC L’HOMME IRRESPONSABLE

Argument :

(1) S’il est toujours impossible de ne point pécher, il est toujours injuste de punir.

(2) Or tout événement, y compris le mal, étant déterminé, est prédéterminé, donc nécessaire.

(3) Il est donc toujours impossible de ne point pécher, tout péché est nécessaire.

(4) Donc il est toujours injuste de punir.

Réponse :

(1)    Il est faux que tout prédéterminé est nécessaire.

(2)    Concernant les actions volontaires, on ne les ferait point si on ne le voulait bien. Leur prévision et prédétermination n’est point absolue mais suppose la volonté. (cf. le sophisme du paresseux).

(3)    La nécessité n’est donc pas applicable aux actions volontaires.

QUATRIÈME OBJECTION : DIEU EST COMPLICE DU PÉCHÉ

Argument :

(1) Quiconque peut empêcher le péché d’autrui, et ne le fait pas, mais y contribue plutôt, quoiqu’il en soit bien informé, en est complice.

(2) Dieu peut empêcher le péché des créatures intelligentes ; mais il ne le fait pas, et y contribue plutôt par son concours et par les occasions qu’il fait naître, quoiqu’il en ait une parfaite connaissance.

(3) Donc Dieu est complice du péché.

Réponse :

(1)    Il est faux que quiconque peut empêcher le péché d’autrui et ne le fait pas est complice.

(2)    En effet, il se peut qu’on puisse empêcher le péché, mais qu’on ne doive pas le faire, si on ne le peut sans commettre soi-même un péché ou une action déraisonnable. Il se peut également aussi qu’on permet le mal, en faisant quelque chose qu’on est obligé de faire, ou ce que la raison demande. Dans tous ces cas, on n’est point responsable des événements, même si ont les prévoit.

(3)    Dieu ne veut pas ces maux, mais il veut les permettre pour un plus grand bien. Il y a en Dieu une volonté antécédente (ou préalable) qui veut que tout homme soit sauvé ; et une volonté conséquente (ou finale) qui veut, en conséquence du péché persévérant, qu’il y en ait des damnés.

CINQUIÈME OBJECTION : DIEU EST LA CAUSE DU PÉCHÉ

Argument :

(1) Quiconque produit tout ce qu’il y a de réel dans une chose, en est la cause.

(2) Dieu produit tout ce qu’il y a de réel dans le péché.

(3) Donc Dieu est la cause du péché.

Réponse :

(1)    Dieu est seulement la cause de toute perfection (réalité positive).

(2)    Or le péché est une imperfection (réalité négative), qui vient de la rébellion de l’homme.

(3)    Donc Dieu n’est pas la cause du péché.

SIXIÈME OBJECTION : L’HOMME NE PEUT MIEUX FAIRE, IL EST IRRESPONSABLE

Argument :

(1) Quiconque punit ceux qui ont fait aussi bien qu’il était en leur pouvoir de faire, est injuste.

(2) Dieu le fait.

(3) Donc Dieu est injuste.

Réponse :

(1)    Il est faux que Dieu punit ceux qui font aussi bien qu’ils peuvent.

(2)    En effet, nous croyons que Dieu donne toujours les aides et les grâces suffisantes.

(3)    Conséquence : « on n’accorde point la damnation des enfants morts sans baptême, ou hors de l’église, ni la damnation des adultes qui ont agi suivant les lumières que Dieu leur a données… »

SEPTIÈME OBJECTION : DIEU POURRAIT DONNER A TOUS LA FOI

Argument :

(1) Quiconque donne à quelques-uns seulement, et non pas à tous les moyens qui leur font avoir effectivement la bonne volonté et la foi finale salutaire, n’a pas assez de bonne volonté.

(2) Dieu le fait.

(3) Donc Dieu n’a pas assez de bonne volonté.

Réponse :

(1)    D’une part, il est faux que quiconque donne seulement à quelques-uns plutôt qu’à tous les moyens qui leur avoir la volonté et la foi, n’a pas assez de bonne volonté.

(2)    D’autre part, il est faux que Dieu n’ait pas assez de bonne volonté.

(3)    En effet, il est vrai que Dieu aurait pu forcer les cœurs. Mais il aurait fallu à Dieu renverser l’ordre du monde. Si Dieu l’a fait ainsi, on ne pouvait faire mieux.

HUITIÈME OBJECTION : DIEU N’EST PAS LIBRE

Argument :

(1) Quiconque ne peut manquer de choisir le meilleur n’est point libre.

(2) Dieu ne peut manquer de choisir le meilleur.

(3) Donc Dieu n’est point libre.

Réponse :

(1)    Il est faut que quiconque ne peut manquer de choisir le meilleur n’est point libre.

(2)    D’une part, c’est plutôt la vraie liberté, et la plus parfaite, de pouvoir user le mieux de son libre-arbitre.

(3)    D’autre part, Dieu n’est pas déterminé par l’altérité, mais il créé librement : il s’est proposé une fin, qui est d’exercer sa bonté, et sa sagesse l’a déterminé à choisir les moyens les plus propres pour à obtenir cette fin.

(4)    La nécessité de sa volonté n’est pas métaphysique (absolue) mais morale (semblable au devoir). Dieu se donne à lui-même le principe du meilleur.

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