LA THÉOSIS DANS LA THÉOLOGIE ORTHODOXE
ET DANS LA THÉOLOGIE CATHOLIQUE

Source : http://en.wikipedia.org/wiki/Theosis
Traduction : Masson Alexis (www.epistheo.com)

theosis« Théosis » est un mot grec qui désigne la divinisation, déification ou le fait de rendre divin. Cette transformation du fidèle qui met en pratique les enseignements spirituels de Jésus-Christ, et de son évangile, est une particularité de la théologie chrétienne, en particulier Orthodoxe grecque et Catholique.

L’ORTHODOXIE

Saint Athanase d’Alexandrie a écrit : « Dieu s’est fait homme afin que l’homme devienne dieu » (Sur l’Incarnation 54:3, PG 25:192B). Son affirmation est une description appropriée de la doctrine. Ce qui autrement semblerait absurde – qu’ayant chuté, l’homme pécheur puisse devenir saint comme Dieu l’est – a été rendu possible par Jésus-Christ, qui est Dieu incarné. Naturellement, l’affirmation chrétienne essentielle, que Dieu est Un, fixe une limite absolue au sens de la théosis : car il n’est possible pour aucune créature de devenir ontologiquement Dieu, ni même une partie nécessaire de Dieu (des trois existences de Dieu appelées hypostases). Plus particulièrement, les créatures (êtres créés) ne peuvent pas devenir Dieu en son essence transcendante (appelée ousia), hyper-être (cf. apophatisme). Un tel concept serait la henosis ou l’absorption en Dieu dans la philosophie païenne grecque. Cependant, tout être et la réalité elle-même sont considérés comme étant composés par l’énergie immanente de Dieu (energeia). Comme l’énergie est la réalité de Dieu (son immanence), de l’être, ou de l’ontologie de Dieu, c’est également l’activité de Dieu. Ainsi, en évitant tout panthéisme, bien qu’acceptant partiellement les termes et les concepts généraux du Néoplatonisme (mais non la philosophie réelle).

Par la theoria, la contemplation du Dieu trinitaire, les êtres humains viennent à connaître et à expérimenter ce que signifie le fait d’être pleinement humain (l’image crée de Dieu) ; par leur communion avec Jésus-Christ, Dieu se partage lui-même avec le genre humain, afin de le conformer à tout ce qu’Il est en connaissance, justice et sainteté. Comme Dieu est devenu humain, en toutes choses excepté le péché, Il fera également des hommes des dieux (saints), en toutes choses excepté son essence divine (incausée ou incréée). Saint Irénée explique cette doctrine dans Contre les Hérésies (Livre V, préface) : « la Parole de Dieu, notre Seigneur Jésus-Christ, qui, par son amour transcendant, est devenu ce que nous sommes, afin qu’il puisse nous amener à être ce qu’Il est Lui-même. »

Saint Maxime le Confesseur a écrit : « La ferme assurance des choses à venir concernant l’espérance de la déification de la nature humaine repose sur l’incarnation de Dieu, faisant de l’homme un dieu au même degré que Dieu lui-même est devenu homme… Laissez-nous devenir l’image du Dieu unique, ne portant rien de terrestre en nous-mêmes, afin que nous puissions côtoyer Dieu et devenir des dieux, recevant de Dieu notre existence comme dieux. Car il est clair que celui qui s’est fait homme sans péchés (cf. Hébreux 4.15) divinisera la nature humaine sans la changer en nature divine, et l’élèvera au même degré qu’il s’est lui-même abaissé pour l’homme. C’est ce que saint Paul enseigne de manière mystique lorsqu’il dit : « … que dans les siècles à venir, il puisse manifester la richesse débordante de sa grâce » (Ephésiens 2.7). » (Philocalie, Vol. II, p. 178).

Pour de nombreux Pères, la théosis va au-delà de la simple restauration des personnes à leur état antérieur à la chute d’Adam et Eve, enseignant que, dans la mesure où Christ a uni les natures humaines et divines en la personne de Jésus, il est désormais possible pour toute personne d’expérimenter une relation plus étroite avec Dieu qu’Adam et Eve ne l’avaient initialement expérimenté dans le Jardin d’Eden, et que les personnes peuvent devenir davantage semblables à Dieu que ne l’étaient Adam et Eve à cette époque. Certains théologiens orthodoxes vont jusqu’à dire que Jésus se serait incarné pour cette seule raison, même si Adam et Eve n’avaient jamais péché.

Toute l’humanité est entièrement restaurée au plein potentiel de l’humanité parce que le Fils de Dieu a lui-même pris la nature humaine pour être né d’une femme, et prend lui-même également les souffrances dues au péché (bien qu’il ne soit pas lui-même pécheur, et qu’il soit Dieu inchangé en son être). Dans le Christ, les deux natures de Dieu et de l’homme ne sont pas deux personnes mais une seule ; donc une union est effectuée en Christ entre toute l’humanité en principe et Dieu. Donc le Dieu saint et l’humanité pécheresse sont réconciliés en principe dans l’unique homme sans péché, Jésus-Christ. (Voyez la prière de Jésus en Jean 17).

Cette réconciliation devient réelle à travers la lutte pour se conformer à l’image du Christ. Sans la lutte, la praxis, il n’y a pas de vraie foi ; la foi mène à l’action, sans laquelle elle est morte. On doit unir sa volonté, ses pensées, et ses actions, à la volonté, aux pensées et aux actions de Dieu. La personne doit façonner sa vie pour qu’elle soit un miroir, une vraie ressemblance à Dieu. Plus que cela, dans la mesure où Dieu et l’humanité sont plus qu’une similitude en Christ, mais plutôt une véritable union, la vie des chrétiens est plus qu’une simple imitation, c’est plutôt une union avec la vie même de Dieu : de sorte que celui qui œuvre au salut est uni à Dieu, œuvrant lui-même dans le pénitent à la fois pour qu’il veuille et qu’il fasse ce qui plaît à Dieu. Grégoire de Palamas a affirmé la possibilité de l’union de l’humanité à Dieu dans ses énergies, tout en affirmant que, en raison de la transcendance de Dieu et de son altérité absolue, il est impossible pour quiconque, ou n’importe quelle créature, de connaître ou d’être uni à l’essence de Dieu.

Ainsi, par la foi nous pouvons atteindre la phronema, une compréhension de la foi de l’Eglise. Une analogie commune de la théosis, donnée par les Pères grecs, est celle d’un métal placé dans le feu. Le métal obtient toutes les propriétés du feu (la chaleur, la lumière), tandis que son essence ne cesse pas d’être du métal. En utilisant l’analogie de la tête et du corps par saint Paul, tout homme en qui le Christ vit participe à la gloire du Christ. Comme saint Jean Chrysostome l’observe : « où est la tête, le corps l’est aussi ; car en aucun sens la tête ne peut être séparée du corps ; car si elle était en effet séparée du corps, il n’y aurait plus de corps, et il n’y aurait donc de tête ».

Le chemin vers la théosis comprend de nombreuses formes de praxis. La forme la plus évidente étant le monachisme et le clergé. Dans la tradition monastique, la pratique de l’hésychasme (silence mystique) est la plus importante en tant que moyen d’établir une relation directe avec Dieu. Vivre dans la communauté de l’Eglise et participer régulièrement à ses sacrements, en particulier l’Eucharistie, est tenu pour acquis. Il est également important de cultiver la « prière du cœur », et la prière qui ne cesse jamais, comme l’exhorte Paul aux Thessaloniciens (1 et 2). Cette prière incessante du cœur est un thème dominant dans les écrits des Pères, en particulier dans ceux collectés dans la Philocalie. Le « faiseur » de la déification est le Saint-Esprit, avec qui l’être humain joint sa volonté pour recevoir cette grâce qui transforme par la praxis et la prière. Cette synergeia ou coopération entre Dieu et l’Homme ne conduit pas l’humanité au fait d’être absorbée en Dieu, comme l’ont enseigné les formes païennes antérieures de la déification comme henosis. Au contraire, elle exprime l’unité, dans la complémentarité, entre la créature et le créateur. L’acquisition de l’Esprit Saint est une clé comme l’acquisition de l’esprit conduit à la réalisation de soi. […]

LE CATHOLICISME

L’importance de la divinisation (théosis) dans l’enseignement catholique est évidente d’après ce qu’il en est dit dans le Catéchisme de l’Eglise Catholique (§460) : Le verbe s’est fait chair pour nous rendre « participant de la nature divine » (2 Pierre 1.4) : « Car telle est la raison pour laquelle le Verbe s’est fait homme, et le Fis de Dieu, Fils de l’homme : c’est pour que l’homme, en entrant en communion avec le Verbe et en recevant ainsi la filiation divine, devienne fils de Dieu » (S. Irénée, Contre les hérésies 3, 19, 1). « Car le fils de Dieu s’est fait homme pour nous faire Dieu » (S. Athanase, Discours sur l’incarnation du verbe, 54, 3). « Le Fils unique de Dieu, voulant que nous participions à sa divinité, assuma notre nature, afin que lui, fait homme, fit les hommes dieux » (S. Thomas d’Aquin, opusc. 57 in festo Corp. Chr. 1).

La divinisation a été enseignée par les théologiens catholiques, y compris les plus officiels : saint Thomas d’Aquin écrit : « le don de la grâce dépasse la perfection de toute nature créée, n’étant autre chose qu’une certaine participation de la nature divine qui transcende toute autre nature. C’est pourquoi il est impossible qu’une créature quelconque cause la grâce. Il est en effet nécessaire que Dieu seul déifie, communiquant en partage la nature divine sous forme d’une certaine participation par mode d’assimilation, de même qu’il est impossible que le feu soit communiqué par autre chose que par le feu lui-même. » (Somme Théologique, I-II, 112.1). Il a également écrit : « l’amour spécial de Dieu élève la créature rationnelle au-dessus de sa condition de nature » (I-II. 110.1). Et il cite en l’approuvant l’affirmation de saint Augustin : « Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu » (III. 1.2), en disant qu’il était nécessaire pour la restauration de la race humaine que le Verbe de Dieu s’incarne, puisque c’est par l’humanité du Christ que l’on peut participer pleinement à la Divinité.

D’un théologien catholique moderne il a été dit : « La vision théologique de Karl Rahner, le jésuite allemand dont la pensée a été si influente dans l’Eglise catholique et au-delà, au cours des cinquante dernières années, a son cœur même dans le symbole de la theopoiesis. Le processus de divinisation est le centre de gravité autour duquel se comprennent la création, l’anthropologie, la christologie, l’ecclésiologie, la liturgie et l’eschatologie de Rahner. L’importance de ce processus est telle pour Rahner que nous sommes justifiés dans le fait de décrire son projet théologique d’ensemble comme étant globalement l’exposition cohérente et contemporaine de la divinisation ».

Le rite liturgique catholique exprime la doctrine de la divinisation ou théosis dans la prière dite par le diacre ou le prêtre lorsqu’il prépare le calice eucharistique : « Comme cette eau se mêle au vin pour le sacrement de l’Alliance, puissions-nous être unis à la divinité de Celui qui a pris notre humanité. » Et la même doctrine est exprimée dans le livre de prière : « C’est vous, Fils unique de Dieu, qui avez voulu nous faire participer de votre divinité, et avez pour cela fait vôtre notre nature: vous vous êtes fait homme pour que les hommes deviennent dieux » (Acte de Foi de saint Thomas d’Aquin).

L’Eglise catholique enseigne que Dieu donne à certaines âmes, même dans la vie présente, une grâce très spéciale par laquelle elles peuvent être mystiquement unies à Dieu, même en étant encore vivante : c’est vrai de la contemplation mystique. Dans une phase plus avancée de la prière contemplative (appelée en grec theoria), l’âme devient « enveloppée » par la Nature Divine. Ceci est considéré comme étant le point culminant des trois états, stades, de perfection par lesquels l’âme passe : la voie purgative (nettoyage ou épuration), la voie illuminative (ainsi appelée parce que l’esprit devient de plus en plus éclairé sur les choses spirituelles et sur la pratique de la vertu), et la voie unitive (celle de l’union avec Dieu par l’amour, l’expérience réelle, et l’exercice de cet amour).

Les écrits attribués à saint Denys l’Aréopagite ont été très influents en Occident, leurs thèses et leurs arguments ont été adopté par Pierre Lombard, Alexandre de Hales, Albert le Grand, saint Thomas d’Aquin et saint Bonaventure. Selon ces écrits, la connaissance mystique doit être distinguée de la connaissance rationnelle par laquelle nous connaissons Dieu, non dans sa nature, mais par l’ordre admirable de l’univers, qui est une participation des idées divines. Grâce à la connaissance plus parfaite de Dieu qu’est la connaissance mystique, une connaissance au-delà des acquis de la raison de la raison même éclairée par la foi, l’âme contemple directement les mystères de la lumière divine. Dans la vie présente, cette contemplation n’est possible que pour quelques âmes privilégiées, par une grâce très particulière de Dieu : c’est la théosis, l’union mystique.  Maître Eckhart a aussi enseigné une déification de l’homme et une assimilation de la créature dans le Créateur par la contemplation.

Saint Jean de la Croix a écrit : « Lorsque l’âme se met en état de recevoir cette lumière, … elle est toute remplie des rayons de la Divinité, et toute transformée en son créateur. Car Dieu lui communique surnaturellement son être, de telle sorte qu’elle semble être Dieu même, qu’elle a ce que Dieu a, et que tout ce qui est à Dieu et tout ce qui est à l’âme semble être une même chose par cette transformation. On pourrait même dire que l’âme paraît être plus Dieu, par cette participation, qu’elle n’est âme, quoiqu’il soit vrai qu’elle retient son être, et que son être est distingué de l’être divin, comme le verre est distingué du rayon qui l’éclairé et le pénètre. » (La montée du Carmel, II, 5).

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