Voici quelques arguments moraux en faveur de l’existence de Dieu. Ils sont tirés de l’ouvrage de Norman L. Geisler : Backer Encyclopedia of Christian Apologetics (1999). La traduction est parfois remaniée, afin de faire apparaitre les éléments du commentaire dans le corps de l’argument. J’expose ces arguments sans toutefois exposer leur examen critique. Je me réserve cet examen pour plus tard.

Toutefois, j’émets quelques remarques préliminaires à un tel examen. Globalement, il semble qu’il y ait deux arguments principaux. Voici le premier (A1) :

(1) Le bien doit être accompli.

(2) Or l’accomplissement du bien est impossible sans Dieu.

(3) Donc il faut que Dieu existe.

Et le second argument (A2) :

(1) S’il y a une loi, il doit y avoir un Législateur.

(2) Or il y a une loi objective (ni humaine, ni naturelle).

(3) Donc il y a un Législateur (surnaturel).

Remarquons pour commencer que les deux arguments (A1) et (A2) ne prouvent pas la même chose. L’argument (A1) ne repose sur aucun élément objectif. Il n’affirme pas que la morale est objective (au sens de ontologique, indépendante de l’homme). Au contraire, d’après Kant (l’auteur de cette preuve), la morale est une production de la raison pratique, et celle-ci est totalement autonome. Elle ne repose donc sur absolument rien d’objectif, de réel. Cela n’enlève rien à son universalité, puisque la raison est la même pour tous. Au contraire, l’argument (A2) repose sur la réalité. On y affirme l’objectivité de la morale (ne dépendant pas de l’homme, de sa raison). Alors que dans l’argument (A1) la morale dépend de l’homme, qui est autonome, dans l’argument (A2) elle n’en dépend aucunement, l’homme est hétéronome. C’est très important, car du même coup ce n’est pas la même chose que l’on prouve. Dans l’argument (A1), on prouve l’existence de quelqu’un qui accompli le bien, mais Dieu n’est pas au-dessus de la morale, ni même son producteur, au contraire, il lui est soumis. Dieu n’est pas le fondement, mais celui qui accomplit la morale. Dans l’argument (A2), c’est le contraire : Dieu est le fondement de la morale.

Si Dieu est au-dessus de moral, comme c’est le cas dans l’argument (A2), alors celle-ci peut être totalement arbitraire. Si Dieu avait décidé que le meurtre soit quelque chose, alors le meurtre serait quelque chose de bien. Puisqu’il est lui-même la norme, on ne peut pas dire que ce que Dieu a choisit est mal. C’est tout le problème de la théorie éthique du commandement divin. Si la morale est fondée sur Dieu, alors tout ce que veux, ou même peut vouloir, Dieu, est bon. Et dans ce cas de figure, dire que « Dieu est bon » revient à faire une tautologie, puisque la définition de « bon » est « ce que veux Dieu ». Ceci n’est qu’une remarque, et un partisan de la théorie éthique du commandement divin l’assumera comme une évidence, puisque la morale repose sur Dieu et que l’on ne peut pas juger Dieu.

Si Dieu est soumis lui-même à la morale, comme c’est le cas dans l’argument (A1), alors c’est le cas de figure inverse qui se présente. Il est possible de juger Dieu. La morale ne dépend pas de Dieu, elle est au-dessus de lui. Dieu n’est plus un législateur, celui qui établi la loi, il est plutôt celui qui l’accompli, celui dont on peut juger l’action selon la mesure de la norme. Mais il semble que peut de théisme convaincu admettrait l’idée que Dieu puisse être jugé. Néanmoins, dans ce cas de figure, dire que « Dieu est bon » est réellement une affirmation qui apporte une information (Dieu aurait pu être mauvais, s’il n’avait pas respecté la loi). Mais le fait, encore fois, que Dieu soit soumis à une loi pose un problème à l’esprit théiste. C’est notamment l’une des raisons pour lesquels Kant n’était pas théiste, mais déiste.

Le problème que nous venons d’exposer n’est autre que le dilemme d’Euthyphron, développé dans le dialogue platonicien du même nom.

On pourrait comparer les lois morales et les lois physiques. Les lois morales et les lois physiques sont objectives (elles ne dépendent pas de l’homme) et contingentes (elles auraient pu être autrement, sous-entendu, si Dieu l’avait voulu). C’est d’ailleurs ce qui fait la différence avec les lois logiques, qui sont à la fois objectives et nécessaires (Dieu ne peut pas les changer). En effet, on ne peut pas dire que Dieu aurait pu faire que le principe de non-contradiction ne soit pas. S’il l’avait fait, alors il se pourrait la fois que Dieu existe et en même temps que Dieu n’existe pas. Pour éviter que Dieu soit soumis à la logique, on peut dire qu’elle le « structure« , qu’elle fait partie de son entendement et de son essence. (Au fond, nous avons affaire à un Dieu kantien, au sens où la Critique de la raison pure ne s’appliquerait pas à l’homme, mais à l’entendement divin). Les lois logiques sont essentiellement intrinsèques à Dieu.

Pourquoi ne pas comparer les lois morales et les lois logiques ? Les lois morales seraient objectives, nécessaire, et essentiellement intrinsèques à Dieu. C’est une possibilité qu’il ne faut pas négliger. Mais dans ce cas, elles risqueraient d’être aussi évidentes que les lois de la logique, et Dieu ne serait plus utile pour les fonder… Or elles ne sont pas si évidentes que celles. Les lois de logique ne font presque aucun mystère depuis 2500 ans, or en ce qui concerne la morale, une pléthore de principes ont été proposé : est moral l’amour (Christianisme), la loi du plus fort (Calliclès), le bonheur (Aristote), la volonté de Puissance (Nietzsche), ce qui est utile (utilitarisme),  le respect de l’autre (humanisme), ce qui peut être universalisé (Kant), le sentiment (Rousseau), etc. Ces principes sont pour la plupart incompatibles entre eux. Il suffit de considérer la différence entre l’amour dans le Christianisme et la loi du talion. Ce sont deux visions de la morale assez distinctes: prises comme telles, l’une favorise le pardon, l’autre la vengeance.

La différence d’évidence entre les lois logiques et les lois morales pourrait venir du fait que nous pouvons constater les unes dans la nature, tandis que les autres doivent être appliquées.

Nous poursuivrons cette réflexion une prochaine fois….

L’ARGUMENT MORAL DE KANT (Critique de la Raison Pratique)

(1) Le « souverain bien » (c’est-à-dire, le plus grand bien) consiste dans l’unité du bonheur (ce que tout homme désire) et du devoir (ce que tout homme doit faire).

(2) Parce qu’il est le souverain bien, le souverain bien doit être recherché.

(3) Et la nécessité morale de faire quelque chose implique la possibilité de la faire (tu dois donc tu peux).

(4) Or l’unité du désir et du devoir (qui est le souverain bien) est impossible à atteindre pour des hommes finis dans un temps limité.

(5) Par conséquent, il est moralement nécessaire de postuler : (a) Un Dieu qui rende cette unité possible, et (b) l’immoralité qui rende cette unité atteignable.

L’ARGUMENT MORAL DE RASHDALL (The Theory of Good and Evil)

(1) Un idéal moral absolument parfait existe (au moins psychologiquement dans nos esprits).

(2) En effet : (a) la moralité est généralement comprise comme étant un devoir objectif ; (b) l’objectivité morale est un postulat rationnellement nécessaire (parce que quelque chose ne peut pas être jugé comme étant meilleur ou pire à moins qu’il y ait une norme objective de comparaison) ; (c) par conséquent, il est nécessairement moral de postuler des idées morales objectives.

(3) Or une loi morale absolument parfaite ne peut exister que s’il y a un Esprit moral absolument parfait : (a) les Idées ne peuvent exister que s’il y a des esprits (les pensées dépendent de penseurs) ; (b) Et des idées absolues dépendent d’un Esprit absolu (non d’esprit finis et individuels comme les nôtres).

(4) Par conséquent, il est rationnellement nécessaire de postuler un Esprit absolu comme fondement pour une idée morale absolument parfaite.

L’ARGUMENT MORAL DE SORLEY (Moral Value and the Idea of God)

(1) Il existe une loi morale objective qui est indépendante de la conscience humaine et qui existe malgré le fait que les hommes ne s’y conforment pas : (a) les personnes sont conscientes d’une telle loi au-dessus d’elles-mêmes ; (b) les personnes admettent que sa validité est antérieure à sa reconnaissance ; (c) les personnes reconnaissent leur devoir de soumission à celle-ci, même si elles ne s’y soumettent pas  effectivement ; (d) aucune intelligence finie ne peut pleinement comprendre sa signification ; (e) tous les intelligences finies ensemble n’ont pas trouvé d’accord sur son sens, ni de conformité avec son idéal.

(2) Mais les idées n’existent que les esprits.

(3) Par conséquent, il doit y avoir un Esprit suprême (au-dessus des esprits finis) dans lequel cette loi morale objective existe.

L’ARGUMENT MORAL DE TRUEBLOOD (Philosophy of Religion)

(1) Il doit y avoir une loi morale objective ; sinon : (a) il n’y aurait pas un si grand accord sur son sens ; (b) aucun désaccord moral réel ne pourrait arriver, chaque personne ayant raison dans sa propre perspective morale ; (c) Aucun jugement moral ne pourrait être faux, tous étant subjectivement vrai ; (d) Aucune question éthique ne serait jamais discutée, puisque tous les opposés seraient corrects de manière égale.

(2) Cette loi morale est au-dessus des personnes individuelles et au-dessus de l’humanité en tant que tout : (a) Elle est au-dessus des personnes individuelles, puisqu’ils se sentent souvent en conflit avec elle ; (b) Elle est au-dessus de l’humanité en tant que tout, puisqu’ils chutent collectivement face à elle et qu’ils mesurent même les progrès de l’humanité tout entière par elle.

(3) Cette loi morale doit venir d’un législateur car : (a) Une loi n’a aucun sens à moins qu’elle ne vienne d’un esprit ; seuls les esprits émettent du sens ; (b) L’infidélité n’a aucun sens à moins qu’elle ne soit envers une personne, pourtant les gens meurent par loyauté envers ce qui est moralement juste ; (c) La vérité est dépourvue de sens à moins que ce soit une rencontre entre esprits, pourtant les gens meurent pour la vérité ; (d) Ainsi, la découverte de la loi morale et du devoir n’a de sens que s’il y a un esprit ou une personne derrière elle.

(4) Par conséquent, il doit y avoir un Esprit personnel moral derrière cette loi morale.

L’ARGUMENT MORAL DE LEWIS (Mere Christianity)

(1) Il doit y avoir une loi morale universelle, sinon : (a) les désaccords moraux n’auraient aucun sens, tel que nous supposons qu’ils en ont ; (b) Toutes les critiques morales seraient dépourvues de sens (par exemple, « les nazis étaient mauvais ») ; (c) Il n’est pas nécessaire de garder des promesses ou des traités, comme nous supposons que c’est le cas ; (d) Nous ne ferions pas d’excuse lorsque nous n’obéirions pas à la loi morale, comme nous le faisons.

(2) Cette loi morale est objective (indépendante de l’homme) car : (a) elle n’est pas l’effet d’un instinct, car nos instincts ne sont pas toujours corrects ; (b) elle n’est pas une convention sociale, car les bases sont relativement identiques dans toutes sociétés, et parce que l’ont peut juger le progrès social ; (c) elle est distincte des lois de la nature, parce que celles-ci sont descriptives plutôt que prescriptives ; (d) elle n’est pas une invention de l’homme, car l’homme n’a pas le pouvoir de facilement la modifier, bien qu’il puisse le pouvoir, elle est contraignante.

(3) Or une loi morale universelle exige un Législateur Moral, en tant qu’il en est la Source : (a) Il donne des commandements moraux (comme les législateurs le font) ; (b) il s’intéresse à notre comportement (comme les personnes morales le font).

(4) De plus, ce Législateur Moral universel doit être absolument bon : (a) Sinon tous les efforts moraux seraient futiles à long terme, car nous sacrifierions nos vie pour ce qui n’est pas ultimement juste ; (b) la source de tout bien doit être absolument bonne, car la norme de tout bien doit être complètement bonne.

(5) Par conséquent, il doit y avoir un Législateur Moral absolument bon.

Source :

N.L. GEISLER, Backer Encyclopedia of Christian Apologetics (1999)

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