Par Alexis Masson, enregistré sur Radio Arc-en-Ciel le 28/11/2012.

Non, ce n'est pas Colombo... c'est Derrida !

Non, ce n'est pas Colombo... c'est Derrida !

Un peu par hasard, j’ai récemment découvert les travaux de Jacques Derrida (1930-2004) sur le pardon. Étant donné que c’est un philosophe continental, nous partageons peu de choses en commun (je suis de tradition analytique). Néanmoins il relève un fait que je trouve intéressant. Aujourd’hui, le pardon est un concept mondialement invoqué. On pense au Japon qui demande pardon pour ses crimes commis en Chine, durant la Seconde guerre mondiale. On pense aussi à la commission « Vérité et réconciliation » en Afrique du Sud afin de traiter du problème de l’Apartheid. Le pardon s’est généralisé, alors qu’en réalité c’est un concept religieux, « abrahamique » et plus précisément chrétien. Qu’en est-il vraiment ? Qu’ont pensé les différentes cultures / religions du pardon avant d’être influencées par le christianisme ? En faisant du pardon une valeur universellement reconnue, ne ferait-on pas en quelque sorte du colonialisme moral ?

Avant d’aborder la question de son interprétation dans les différentes cultures, il faut le distinguer d’autres concepts proches mais néanmoins différents. Qu’est-ce que le « pardon » ? C’est le fait de renoncer à punir une faute. Il ne faut donc pas confondre le pardon avec l’oubli, l’excuse, la guérison ou encore la réconciliation. En effet, pour pardonner une faute, il faut s’en souvenir (vs. l’oubli). Pour pardonner, il faut penser que la personne est réellement coupable (vs. l’excuse, qui met la personne « hors de cause »). On peut pardonner, alors que l’on est encore blessé (vs. la guérison). Et on peut pardonner sans être réconcilier (vs. la réconciliation, pardonner un inconnu n’en fait pas un ami). Pour bien comprendre le sens du pardon dans chaque culture, il ne faut donc pas le confondre avec chacune de ces notions.

En réalité, il suffit de se souvenir de la philosophie antique pour constater que le pardon n’est pas une valeur universelle. Les philosophes grecs ont en effet globalement rejeté cette valeur. Platon, par exemple, conçoit l’injustice en termes de maladie. L’injustice est un déséquilibre de l’âme. La punition joue le rôle de remède, il supprime le mal, répare l’âme injuste. Dans ce cas de figure, renoncer à punir, c’est aussi renoncer à guérir le malfaiteur. Le pardon ne peut donc pas être bonne chose. Aristote également a rejeté le pardon, mais pour une autre raison. Aristote concevait la justice en termes d’égalité. La punition a pour but de rétablir l’égalité. Renoncer à punir, autrement dit pardonner, revient à accepter un défaut de justice, et donc à commettre une injustice. Aristote considère ceux qui sont prompts à pardonner comme étant faibles (Ethique à Nicomaque, 1126a1-8). Les stoïciens également ont rejeté le pardon, d’une part parce que son motif apparaître être sentimental plutôt que rationnel, et d’autre part parce qu’il apparaît aléatoire dans son application. Le pardon n’est donc pas une valeur universelle puisque les grecs l’ont rejeté.

Si certaines cultures ont rejeté le pardon, d’autres l’ont tout simplement ignoré. C’est le cas des cultures asiatiques. Il n’existe pas d’équivalent exact au mot « pardon » en sanskrit ou dans les textes de la sagesse chinoise. Les asiatiques sont sensibles à la bienveillance et autres notions périphériques, mais ne connaissent pas le pardon. Dans le cas de l’hindouisme, cela est assez évident dans la mesure où la punition des fautes est strictement réglée par le dharma, une sorte de loi cosmique impersonnelle analogue aux lois de la physique. On ne peut donc pas pardonner, puisqu’on n’a pas de pouvoir sur la punition, celle-ci est cosmique, elle n’est pas l’effet des hommes ou des dieux. Cela n’empêche pas les hindous d’accorder une place importante à la bienveillance et à la réconciliation (qui peut se faire de façon individuelle). Il en va de même dans le bouddhisme. On y enseigne le dépassement du ressentiment, mais pas le pardon. Les bouddhistes confessent leur fautes, mais le but n’est pas de se faire pardonner, il s’agit plutôt de se purifier et d’atteindre un niveau de conscience supérieur. Comme l’hindouisme, le bouddhisme ignore la relation interpersonnelle du pardon. Il l’ignore d’autant plus que la distinction entre le fauteur et la victime est une illusion, de même que la faute elle-même. On ne peut donc pas concevoir le pardon dans ce cadre. Chez Confucius également, on conçoit la bienveillance, sans parvenir à concevoir le pardon. On doit vouloir le bien pour autrui et participer de façon désintéressée à sa transformation. Mais le but est de transformer l’individu avant l’action et donc la faute, plutôt qu’après comme c’est le cas du pardon. Le confucianisme ignore le pardon, parce qu’il ne s’intéresse pas à ce qui suit la faute.

Le pardon est une valeur qui trouve son origine dans les religions « abrahamiques », et plus particulièrement dans le christianisme. Dans le judaïsme, le « Jour du Grand Pardon », le Yom Kippour, qui est la fête la plus importante, montre l’importance de cette notion pour les juifs. Autrefois, deux boucs étaient offerts par le peuple, l’un sacrifié pour Dieu, l’autre, le bouc émissaire, était envoyé dans le désert en signe d’expulsion des péchés. Aujourd’hui, bien que le sacrifice ne soit plus pratiqué, ce jour est toujours fêté. Il s’agit d’un pardon essentiellement collectif. Mais il existe aussi la pratique du repentir individuel. La teshuvah consiste à faire demi-tour sur le chemin emprunté et à revenir dans le droit chemin. Néanmoins, en tout cas dans le judaïsme ancien, le pardon n’est pas inconditionnel, il est limité à des fautes mineures. L’Islam aussi insiste sur le pardon. Mahomet demandait pardon à Dieu 70 fois par jours ! Néanmoins, le pardon de Dieu dépend de la réparation de la faute, ce n’est donc pas un pardon, sinon, ce n’est pas un pardon gratuit. Le pardon gratuit et inconditionnel est proprement chrétien. Dans le Nouveau Testament, le pardon est associé à l’annulation pure et simple d’une dette. De ce fait, la théologie chrétienne disqualifie une logique comptable des fautes et des mérites. Elle fait même du pardon l’aboutissement de la justice (plutôt qu’il ne s’y oppose) en substituant une logique rétributive à une logique réhabilitative. Dieu préfère la repentance plutôt que la punition. Au lieu de répondre au mal par le mal, il est préférable de le substituer par le bien. C’est dans le cadre du christianisme que le pardon atteint sa plénitude.

Le pardon fait donc partie de ces valeurs aujourd’hui appréciées en Occident, mais qui ne vont pas de soi et dont l’origine tient à un renversement des valeurs institué par le christianisme. Le pardon est un héritage du christianisme. Le christianisme lui offre le cadre métaphysique permettant son accomplissement : un Dieu d’amour capable de pardonner infiniment, parce qu’il est lui-même infini, et capable de suppléer à la finitude humaine incapable par elle seule de pardonner infiniment. La vengeance ou du moins la punition sont plus naturelles que le pardon, dont la plénitude implique une grâce spéciale. On peut se demander si, dans le contexte laïcisé contemporain, le pardon n’est pas orphelin de son contexte métaphysique permettant son accomplissement.

4 Réponses pour “Sur le concept du Pardon : Les Grecs refusent la remise de dette…”

  1. oui dit:

    Je trouve que c’est Badinter qui devrait demander « pardon » aux familles endeuillées pour cause de récidive, suite à l’abolition de la peine de mort, dans la mesure où la justice a créé les conditions pour que de nouveaux innocents soient tués. Je trouve que Taubira devrait demander « pardon » pour tous les délits de récidive, suite à sa politique hostile à l’emprisonnement. Le pardon n’a aucun sens, s’il y a récidive; c’est donc bien, la prise de conscience que telle manière d’agir est mal, qui a du sens, si cette prise de conscience est plus forte dans l’individu, que sa tendance à céder à ses instincts, ses désirs.

  2. Alexis MASSON dit:

    Bonjour « Oui »,

    Le pardon doit être précédé de la repentance. En l’absence de repentance, il reviendrait à encourager le mal. De plus, il ne dispense pas d’une obligation de soin ou d’accompagnement, si le coupable en a besoin. Par exemple, un homme violant peut réellement vouloir cesser d’être violant. Mais ce comportement étant généralement structurel (il est difficile de s’en défaire), il doit nécessairement être suivi. Le pardon ne se confond pas avec le laxisme.

    Cordialement.

  3. João da Cruz dit:

    Pierre à demande a Jesus: »pardoner 7 fois? Jesus á dit, « non’t 7 fois mais 7 x 70. »
    La croix, un simbol de perdon.
    mais dans la Religion Chretien, le concept de reparation, est aussi important(penitence).
    dans ma priere, j’ais vu Jesus Seigneur et Juif de La Histoire, dans la Croix en vision interior.
    nous ne besoin de punition, mais de correction…
    excuse mois mon Français.(je suis Português)

  4. Alexis MASSON dit:

    Bonjour João,

    Le concept de punition est complexe parce qu’il contient plusieurs dimensions : la dissuasion, la rétribution, la compensation/réparation, la réhabilitation, la neutralisation. Le pardon peut annuler l’aspect rétributif et conserver l’aspect compensatoire. Vous pouvez être condamné à rendre les 1.000€ que vous auriez volé à votre victime (réparation), mais votre repentance étant sincère, le juge ne prononce pas une peine rétributive à votre encontre (idéalement une amende de 1.000€ à verser à l’État). En théorie, si vous demandez pardon, vous avez le souhait de réparer votre faute si cela est possible.

    Je ne suis pas certain d’avoir bien saisi votre propos, mais je pense en effet que la Croix permet la réhabilitation de l’homme repentant, qui grâce à Christ passe de pécheur à sanctifié. La Croix a permet indirectement la régénération du pécheur, le péché étant vaincu à la Croix. On peut probablement y voir une forme de dissuasion (la Croix annonçant le jugement), de réparation (renouvellement de la Création), de réhabilitation (du pécheur) et de neutralisation (du péché). Je ne vois pas de peine rétributive subie par le Christ (et c’est impossible, car la rétribution a pour but de punir le coupable de sa propre faute). Enfin, le pécheur repentant ne subit aucune peine. Il s’agit donc bien d’un pardon.

    Cordialement,
    Alexis MASSON.