Aristote (IVe s. av. J.-C.)

Aristote (IVe s. av. J.-C.)

C.K. : « On sait qu’Aristote, à la différence de Platon, était beaucoup plus attentif à l’étude de la nature. Il est plus empiriste que Platon. Comment et pourquoi en vient-il à penser Dieu ? »

Alexis MASSON : « C’est vrai, Aristote est plus empiriste que Platon. Mais de même que chez tous les présocratiques, l’observation de la nature le porte à concevoir Dieu. Dans le livre de la Physique, Aristote veut expliquer le mouvement. Or toute chose en mouvement l’est par une autre. Et si celle-ci est également en mouvement, elle doit également l’être par une autre. Or on peut continuer ainsi à l’infini, il faut donc qu’il y ait une première chose qui produise le mouvement, sans qu’elle ne soit elle-même en mouvement, sinon il lui faudrait à son tour une cause. Cette chose, Aristote l’appelle le premier moteur immobile. Attention cependant, comme tous les philosophes grecs, Aristote pense que l’univers est sempiternel, il n’est pas créé par le premier moteur immobile, mais seulement mis en mouvement par lui. »

C.K. : « Dieu selon Aristote n’est alors qu’un principe servant à expliquer la nature, rien de plus… »

A.M. : « Non Dieu est plus qu’un simple principe pour Aristote, d’autant plus qu’il considère, de même que Platon, que la matière est inerte par elle-même, qu’elle est mise en mouvement par quelque chose de l’ordre de l’âme. C’est l’âme qui met en mouvement le corps humain ou animal par exemple. De même, Dieu est du même ordre que l’âme. Mais dans son livre la Physique, son but n’est que d’étudier la nature, il ne fait que déduire ce qui est nécessaire à l’explication de celle-ci. Sa description de Dieu n’est pas très détaillée. En revanche, dans un autre livre, la Métaphysique, Aristote va étudier Dieu pour lui-même. Là il va confirmer cette idée que Dieu est quelque chose de l’ordre de l’âme, du fait qu’il soit immobile. En effet, le fait d’être matériel implique selon Aristote le changement, Dieu est donc immatériel. En tant qu’il cause le changement, donc la temporalité, Dieu sans être lui-même soumis au changement, puisque il est le premier moteur, il est hors du temps, il est éternel. Dans la mesure où il est l’être ultime et éternel, il est parfait, car l’imperfection consiste à changer d’un état à un autre ou à n’être pas pleinement réalisé. Et dans la mesure où l’activité la plus parfaite qui soit, c’est la pensée, la contemplation, Dieu est un être bienheureux dont la seule occupation est la contemplation. »

C.K. : « On dit parfois également que Dieu, selon Aristote, étant principalement contemplatif est, indifférent au monde. Il est la cause du mouvement dans le monde, mais il ne  se soucie pas  réellement de ce qui s’y passe… »

A.M. : « C’est en effet quelque chose qui se dit, d’autant plus que certains propos d’Aristote le laissent à penser. Lorsqu’il s’interroge sur ce à quoi Dieu pense, Aristote répond qu’il doit penser à l’objet le plus noble, c’est-à-dire lui-même. Dieu est une pensée qui pense à sa propre pensée. Le danger avec type de propos, c’est une régression à l’infini : Si Dieu est une pensée qui pense à sa propre pensée, celle-ci est pensée de sa propre pensée qui est pensée de sa propre pensée, etc. Ce serait absurde, d’autant plus qu’elle serait en réalité complètement vide, de même que des étagères contenant des étagères restent vides. En revanche, ce qui est possible, c’est que Dieu se pense lui-même au travers de la nature en tant qu’il en est cause de son mouvement. Il ne pense pas aux choses en les visant elle-même, mais de manière abstraite. Ainsi, il est une pensée se pensant elle-même au travers du monde. Cela est d’ailleurs possible, car Dieu n’est pas créateur du monde… »

C.K. « Mais justement, le Dieu des chrétiens est créateur du monde, comment fait-il pour prendre conscience de soi indépendamment du monde qu’il créé ? »

A.M. : « Les chrétiens ont une vision particulière de Dieu qui permet de répondre très judicieusement à cette question. Grace à la Trinité, c’est-à-dire le fait que Dieu soit un seul être en trois personnes, Dieu peut prendre conscience de soi dans l’intersubjectivité des personnes. Une personne divine, par exemple le Fils, prend conscience d’elle en pensant au Père car lui-même pense au Fils. La Trinité est absolument nécessaire, également pour la prise de conscience par Dieu de sa propre nature. Sans la Trinité, l’idée d’un Dieu créateur qui ait conscience de lui-même est absurde. »

C.K. : « Pour en revenir à Aristote, Dieu pense donc au monde en tant qu’il est la cause du mouvement en lui, mais est-il bon pour autant, est-il provident ? »

A.M. : « Pour Aristote la bonté et la perfection se confondent. L’homme tend vers la perfection éthique en pensant Dieu, car c’est la chose la plus noble qui est appréhendée par l’activité la plus noble. En cela l’homme atteint le bonheur. Mais de même, toute chose tend vers Dieu, car les choses étant imparfaites désirent la perfection, et la perfection c’est Dieu. Dieu est une sorte d’aimant (le mot est bien choisi) qui attire à lui à cause de sa perfection. Mais cela n’empêche pas Aristote de penser que Dieu s’occupe aussi activement des affaires humaines, puisqu’il dit, dans l’Ethique à Nicomaque, X, que celui qui pense à Dieu et qui agit moralement est aimé de Dieu et comblé par lui en retour. Une relation d’amour est donc tout à fait possible avec Dieu, bien qu’Aristote précise pense de même qu’une relation d’amitié n’est vraiment possible qu’entre égaux. Les chrétiens répondent que grâce à Christ, à l’habitation de l’Esprit en nous, de notre union à Dieu, une telle amitié est possible. »

C.K. : « Il a beaucoup de proximité entre Aristote et le Christianisme, d’ailleurs les penseurs chrétiens au moyen-âge s’inspireront beaucoup de sa pensée. Pourtant Paul dit que la Croix est une folie pour les Grecs… en quoi Aristote s’opposerait-il au Christianisme ? »

A.M. : « Il y a un point très particulier sur lequel les philosophes grecques refuseraient catégoriquement le Christianisme. Le problème ce n’est pas l’existence de Dieu, dans l’antiquité, tout le monde est à peu près d’accord sur ce point. Le problème, c’est le pardon. Je résume le propos d’Aristote dans l’Ethique à Nicomaque (1126a1-8) : « le pardon est un défaut, il fait l’objet de blâmes. Il passe pour de la sottise. Car on donne alors l’impression d’être insensible ou de n’être pas peiné, et faute de manifester sa colère, on donne le sentiment de n’être pas capable de se défendre. Or accepter d’être traîné dans la boue est une attitude servile ». Pour les Grecs, lorsque Christ qui va être crucifié dit « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font », Christ est bien le Roi, mais non pas Juifs, il est le Roi des Cons ! Le pardon est une notion absolument renversante pour la philosophie grecque qui voulait atteindre la justice par ses propres œuvres, en refusant la grâce de Dieu. »

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Qu’est-ce que la philosophie analytique de la religion ? La philosophie est l’étude des questions fondamentales. La philosophie analytique est une méthode en philosophie qui insiste sur l’analyse logique des thèses et des arguments. La philosophie analytique de la religion est une branche de la philosophie analytique. Elle traite de l’existence de Dieu, du problème du mal, de la valeur de l’expérience religieuse, et même des doctrines chrétiennes spécifiques telles que la Trinité, l’Incarnation et l’Expiation. Qu’est-ce que l’apologétique ? L’apologétique est la défense rationnelle de la foi. Elle traite de l’existence de Dieu, du problème du mal, de la crédibilité de la révélation, de l’existence et de la résurrection du Christ. L’apologétique peut être négative ou positive. L’apologétique négative consiste à réfuter les objections contre le christianisme. L’apologétique positive consiste à apporter des arguments en faveur du christianisme.