La Preuve de l'Existence de Dieu (texte)

Posted on: mars 18, 2010
5 Commentaire(s)

Concernant l’existence de Dieu, je pars du postulat que le réel est rationnel. J’entends par là que le réel est soumis à toutes les lois de la logique, dont les plus fondamentales sont : principe d’identité ; principe de non-contradiction ;  principe du tiers-exclu ; principe de raison suffisante. En tant qu’il s’agit là d’un postulat, c’est invérifiable. Néanmoins, si ces principes de la logique ne sont pas postulés comme étant réels, s’ils ne sont que des cadres subjectifs de la pensée comme le croit Kant, alors nous nous trouvons en face d’une forte contradiction, car ces principes de la logique se donnent eux-mêmes comme étant universels et indifférents à leur objet. Par exemple, le principe d’identité qui affirme que « A est A », est indifférent à la nature de « A » et c’est pourquoi il est universel. De même, le principe de raison suffisante qui affirme que toute chose a au moins une raison qui rende compte de son existence et de sa manière d’être ainsi plutôt qu’autrement s’affirme comme universel en s’appliquant à « toute chose ». Si donc nous limitons avec Kant le domaine du rationnel à la seule apparence, en d’autres termes si nous laissons la question de la rationalité du réel en soi en suspens, nous nous contredisons.D’autre part, Kant, en affirmant l’existence de la réalité en soi (nouménale) possiblement indépendante de nos principes de la logique, il commet une deuxième contradiction, car il n’est plus certain que cette réalité nouménale existe effectivement, dans la mesure où l’on doute si le principe d’identité s’y applique. La théorie kantienne est donc doublement contradictoire : à la fois relativement à l’universalité des principes de la logique et à la stabilité existentielle d’une chose en soi, pourtant essentielle dans le système kantien. La seule alternative réellement pensable, comme le souligne Aristote bien avant la naissance du courant Sceptique dans l’Antiquité, c’est ou bien nous pouvons penser et cela de manière rationnelle (« rationalisme »), ou bien la pensée est radicalement incapable d’atteindre la moindre vérité (« scepticisme »). Or les sceptiques de l’Antiquité l’ont prouvé par leur attitude : ne pas postuler la véracité des lois de la logique c’est adopter une attitude contraire aux nécessités vitales. Evidemment, dans l’absolu, cela ne justifie rien. Néanmoins, parce que nous avons une raison qui pense en fonction des lois de la logique et parce que nous sommes des êtres vivants qui avons besoin de croire en ces lois pour vivre, le postulat de la rationalité du réel est au moins légitime.

La preuve de l’existence de Dieu qui me semble être la plus adéquate est la preuve a contingentia mundi (« preuve par la contingence du monde »), qui s’inspire de la philosophie de Thomas d’Aquin, de Gottfried Wilhelm Leibniz et ou encore de Christian Wolff, et qui repose tout particulièrement sur le principe de raison de suffisante. Elle répond à la question : pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien et pourquoi est-ce ainsi plutôt qu’autrement ? Le principe de raison de suffisante implique qu’il y a une réponse à cette question, car rien n’existe ni n’est d’une manière plutôt que d’une autre sans raison. La preuve a contingentia mundi répond en deux temps : (1) ce qui est conditionné, par définition, ne possède pas sa raison suffisante en soi ; s’il y a quelque chose il doit y avoir un être inconditionné ; (2) cette chose inconditionné est ce que nous appelons « Dieu ».

Ce qui est conditionné est ce qui dépend de condition(s). En philosophie, le conditionné est également appelé « contingent », c’est-à-dire ce qui aurait pu exister (ou non) d’une autre manière. Moi-même je suis un exemple de conditionné : je dois mon existence à la nourriture que je mange, à l’eau que je bois, à mes parents, et j’existe ainsi conditionné par l’espace et du temps, qui définissent ma naissance et ma localisation, mes mouvements, mon histoire et ma mort, mais aussi par mes relations sociales, etc. Un être conditionné ne peut donc pas exister par lui-même, parce qu’il doit son existence et sa manière d’être à d’autres êtres que lui-même. Pour qu’il y ait une réponse à la question « pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? », il faut donc atteindre de l’inconditionnalité, qui étant inconditionnelle ne fera appelle à aucune condition autre que soi, à aucune altérité qui repousserait à nouveau la réponse à la question. Le réel considéré dans sa totalité doit avoir une certaine complétude, une inconditionnalité, sans quoi il y aurait des choses qui n’ont pas de raison d’exister, ni d’être ainsi plutôt qu’autrement, ce qui contredirait le principe de raison suffisante. Alors de deux choses l’une : ou bien une pluralité de conditionnés peuvent former de l’inconditionné, ou bien ce n’est pas possible et dans ce cas, il doit exister une ou plusieurs choses inconditionnée(s).

Ce qui est inconditionné ne dépend d’aucune condition. C’est aussi ce que l’on appelle en philosophie la « nécessité », c’est-à-dire ce qui ne peut être autrement. L’inconditionnalité possède en soi toutes les raisons qui font que cela est et pourquoi cela est ainsi plutôt qu’autrement. Observons toutes les caractéristiques de l’inconditionnalité, comme nous l’avons fait pour la conditionnalité. L’inconditionnalité peut-elle être attribuée à ce qui simple ou à ce qui composé ? La simplicité signifie, dans le vocabulaire philosophique, ce qui est sans composition, ce qui n’a pas de partie. Au contraire, la composition signifie qu’il y a des éléments, des parties, c’est un ensemble. Or lorsqu’il y a composition, l’ensemble dépend justement de ses parties. Si je retire à un ensemble l’une de ses parties, ce n’est plus exactement le même ensemble, car j’ai besoin de chacune de ses parties pour expliquer pourquoi il était ainsi et pourquoi il est devenu autrement. Un ensemble est donc conditionné par chacune de ses parties. La conditionnalité doit être simple, car la simplicité n’ayant aucune partie n’est donc pas conditionnée. Ainsi, l’univers compris dans sa totalité en tant qu’ensemble ne peut pas être inconditionné, en revanche, il faut examiner si chacune de ses parties élémentaires, que les philosophes antiques appelaient « atomes » (c’est à-dire indivisibles, sans partie, simples) ne le sont pas. L’inconditionnalité peut-elle être attribuée à ce qui est absolu ou à ce qui est relatif ? Ce qui est relatif se comprend relativement, en rapport, à autre chose, et non indépendamment. Cet autre chose peut être le temps, l’espace, une interaction passive… Ce qui est temporel est conditionné par le temps, sans le temps il manquerait quelque chose à son explication. Il en va de même pour l’espace, ce qui est spatial est conditionné par l’espace, sans l’espace il manquerait quelque chose à son explication. En ce qui concerne l’interaction passive, il en va encore de même, le rapport de cause à effet avec l’altérité dans l’interaction implique que la manière d’être soit expliquée par l’altérité qui en est sa condition. Par exemple, le rebond de la balle s’explique en partie par l’effet de résistance que provoque sur elle la surface qu’elle touche. Dans tous les cas, la relativité signifie conditionnalité. Ce qui est inconditionné ne peut être qu’absolu, c’est-à-dire sans interaction passive, intemporel et inétendu (non-spatial). Cela ne correspond en rien à l’idée des particules élémentaires, qui sont conditionnées par l’espace, le temps et l’interactivité. L’inconditionnalité s’attribuer aucunement à un être ou à plusieurs ? Si une chose est inconditionnée, elle s’explique uniquement par elle-même. Son existence et sa nature toute entière s’expliquent par elles-mêmes, tout en elle est nécessaire, il n’y a rien de contingent. Si plusieurs êtres inconditionnés existent, il doit être différenciables. Comme le dit Leibniz, plusieurs choses sont discernables si elles ont des qualités différentes. S’il n’y a pas de différence, c’est une seule et même chose. C’est ce que Leibniz appelle le « principe d’identité des indiscernables ».  Mais si des choses inconditionnées ont des qualités différentes, pourquoi l’une aurait-elle cette qualité et l’autre une autre ? Cela introduit de la contingence dans l’inconditionnalité, ce qui n’est pas possible. Tout inconditionné est donc indiscernable, l’inconditionnalité est donc unique. Ainsi, au terme de cette déduction, l’inconditionnalité est unique, absolue, intemporelle, inétendue, simple.

Pour satisfaire au principe de raison suffisante, il doit exister de l’inconditionnalité, sinon toute chose n’aurait pas une raison à son existence et à sa manière d’être. Il existe donc un être unique, absolu, intemporel, inétendu, simple.

Si la preuve est faite qu’il existe un être unique, absolu, intemporel, inétendu et simple, reste la question de savoir pourquoi l’univers existe-il ? Pourquoi existe-t-il de cette manière plutôt que d’une autre ? Nous savons que l’être inconditionné est la cause de l’univers, mais pourquoi ? Pourquoi un univers plutôt que pas d’univers du tout ? Pourquoi cet univers et non un autre ? Nous ignorons d’ailleurs si l’univers aurait pu être autre, en d’autre termes s’il n’est pas le seul univers possible, c’est-à-dire le seul qui soit sans contradiction. Quoi qu’il en soit, il est, alors qu’il aurait pu ne pas avoir été, dans la mesure où il est contingent. Car l’être inconditionné n’est pas devant la nécessité de causer l’univers (sans quoi il ne serait pas inconditionné et absolu), et l’univers ne peut avoir aucun effet sur lui (là encore, sinon il ne serait pas inconditionné, une partie de son explication exigerait le recourt à une altérité). L’être inconditionné aurait pu être sans que l’univers ne soit, de même, l’univers aurait pu être autrement. C’est donc le résultat d’un « libre choix », car il y a avait de multiples possibilités (parmi lesquelles la non-existence de l’univers), une seule s’est concrétisée. Et le motif déterminant de ce libre choix, qui est une action gratuite de l’être inconditionné (puisque étant inconditionné il n’en tire aucun profit), est un don, le don de l’existence, qui est un acte d’amour. L’être inconditionné est donc un être personnel doué de volonté, et d’amour, motif pour lequel il a créé l’univers.

Dans la mesure où l’être inconditionné est l’unique cause ultime de toute réalité, il est omnipotent (tout-puissant), car c’est d’après lui seul que l’univers est de telle ou telle autre manière. Il peut donc agencer l’univers selon les caractéristiques qui lui conviennent. Dans la mesure où il est la cause de l’univers et qu’il ne résulte que de lui, il est également omniscient. En tant qu’il est amour, il est juste, car s’il était injuste se serait contraire au bien de l’univers, or l’amour recherche le bien de l’objet aimé. En tant qu’il est amour, juste, omnipotent et omniscient, il est providentiel, car il le peut (omnipotence et omniscience) et le veut (amour, justice). Si donc nous admettons l’hypothèse que le réel est rationnel, alors il existe un être nécessaire, simple, unique, absolu, intemporel, inétendu, inconditionnel, volontaire, amour, omnipotent, omniscient, juste et providentiel, être que nous appelons Dieu.

5 Réponses pour “La Preuve de l'Existence de Dieu (texte)”

  1. Jonathan dit:

    Très intéressant.

    J’ai parcouru le site et tu ne sembles pas aborder les arguments/concepts suivants :

    – Présuppositionalisme de Van Til et Bahnsen
    – « Croyance de base » de Platinga
    – Argument transcendental pour l’existence de Dieu

    Est-ce délibéré ?

  2. Masson Alexis dit:

    Bonjour Jonathan,

    J’avoue être plutôt évidentialiste. L’épistémologie réformée de Plantinga me semble contenir plusieurs erreurs, notamment dans sa critique du fondationnalisme classique (qui n’est ni auto-réfuté et qui n’écarte pas les croyances du sens commun comme il l’affirme), dans son idée que la perception produit des croyances de base sur la réalité (alors qu’il ne s’agit que de représentation), sur sa psychologisation de nos faculté à travers son argument évolutionniste contre le naturalisme, etc. Qui plus est, Plantinga finit par retomber dans un schéma évidentialiste, puisque à ses yeux le Christianisme est plus probable que l’athéisme (les facultés du Chrétien sont fiables, pas celles de l’athée). Enfin, et je rejoins William Lane Craig sur ce point, la théorie du sensus divinitatis version Plantinga ne me semble pas biblique. Je pourrais ajouter également, avec Norman Geisler, que Plantinga confond la vérité du Christianisme et la foi en Christ.

    Si je n’en parle pas, ce n’est pas délibéré, c’est plutôt faute de temps. Mais c’est prévu, j’en parlerais !

    Fraternellement, en Christ,
    Alexis.

  3. LOBEY dit:

    Bonjour Alexis

    Ton cahier, que j’ai découvert dans la revue  » la Vie  » m’a fortement intéressé.
    Bien que n’étant pas spécialement formé en philosophie, j’ai apprécié ton argumentation aboutissant à partir d’éléments rationnels, à l’existence d’un  » être inconditionné  » …que certains appellent Dieu.
    Par contre , je trouve que tu vas un peu vite en affirmant à la fin de ton texte que le don de l’existence est un acte d’amour ; la création est un acte gratuit, mais pas forcément un acte d’amour.
    L’animal qui donne naissance à un petit, le fait-il par amour ?
    A+
    J.C LOBEY

  4. Masson Alexis dit:

    Bonjour Lobey,

    Excellente question ! Une poule qui pond un œuf, qui deviendra un poussin, donne la vie. Mais elle le fait par instinct plutôt que par amour. Alors le don est-il réellement un acte d’amour? Pour répondre, je dirais qu’il y a quand même une grande différence entre Dieu et une poule. Une poule engendre par instinct et donc par une forme de besoin. La poule est biologiquement programmée vers l’extériorité, ce n’est pas un être autosuffisant. J’ajouterais une autre image : dans le cas où un homme s’engage dans un acte sexuel par pur désir ou pulsion (je ne dis pas que c’est toujours le cas, je dis « dans le cas où ») , le fait de s’abstenir impliquerait chez lui une frustration, un désir inassouvi qu’il faudrait réprimer. Là encore, il serait dans la dépendance à l’extériorité (le corps de la femme désirée). Or Dieu est autosuffisant. Si Dieu n’avait pas créé le monde, il n’en souffrirait pas, il n’aurait pas de frustration. Dieu n’a pas d’instinct créateur, le poussant à créer et transcendant sa propre volonté. [Une poule qui ne « voudrait » pas pondre, en admettant que cela soit possible, devrait lutter contre sa propre nature]. Dieu créer simplement parce qu’il l’a choisi, parce qu’il le veut, non par intérêt ou besoin. C’est donc un acte purement gratuit et désintéressé, et donc un acte d’amour. Je précise que je n’entends par « amour » un sentiment, un érotisme, ou une appréciation, mais bien l’acte du don, l’amour au sens du grec « agapé » ou du latin « caritas ».

    Fraternellement.
    Alexis.

  5. Jonathan dit:

    Merci beaucoup pour ta réponse !

    Aurais-tu des ressources ou des liens à conseiller sur ce sujet (réfutations des positions de Platinga) ? [en anglais ou français]

    J’avoue être beaucoup plus au fait des critiques formulées à l’encontre du présuppositionalisme Van Tillien que celles dirigées contre l’épistémologie réformée de Platinga.

    A+

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Qu’est-ce que la philosophie analytique de la religion ? La philosophie est l’étude des questions fondamentales. La philosophie analytique est une méthode en philosophie qui insiste sur l’analyse logique des thèses et des arguments. La philosophie analytique de la religion est une branche de la philosophie analytique. Elle traite de l’existence de Dieu, du problème du mal, de la valeur de l’expérience religieuse, et même des doctrines chrétiennes spécifiques telles que la Trinité, l’Incarnation et l’Expiation. Qu’est-ce que l’apologétique ? L’apologétique est la défense rationnelle de la foi. Elle traite de l’existence de Dieu, du problème du mal, de la crédibilité de la révélation, de l’existence et de la résurrection du Christ. L’apologétique peut être négative ou positive. L’apologétique négative consiste à réfuter les objections contre le christianisme. L’apologétique positive consiste à apporter des arguments en faveur du christianisme.