"Le message de la Croix est une folie": l'Apôtre Paul serait-il tombé sur la tête?

Posted on: janvier 31, 2013
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Vers l’an 50 après Jésus-Christ, l’Apôtre Paul se rend en Macédoine et en Grèce pour y annoncer l’Evangile. Il va notamment visiter quatre villes : Thessalonique, Bérée, Athènes et Corinthe. Dans les deux premières villes, situées actuellement au nord de la Grèce, il y rencontre des Juifs. À partir de la Bible, il cherche à leur démontrer que Jésus est le messie qu’ils attendaient. Certains Juifs se convertissent, ainsi que des Grecs. Il se rend ensuite à Athènes, où il rencontre des philosophes. Cette fois, au lieu d’argumenter à partir de la Bible, il va s’appuyer sur des éléments philosophiques et factuels pour les convaincre de l’Evangile. Là encore, certains d’entre eux se convertissent, comme à Thessalonique, mais probablement moins qu’à Bérée. Enfin, Paul se rend à Corinthe, où il restera au moins un an et demi. On peut lire les détails de l’histoire dans le livre des Actes des Apôtres, au chapitre 17.

Jusqu’ici, Paul annonçait l’Evangile en s’appuyant sur l’argumentation, qu’elle soit biblique ou philosophique. Mais certains chrétiens pensent qu’il aurait abandonné cette méthode en arrivant à Corinthe. En effet, dans une lettre écrite vers l’an 55 après Jésus-Christ, sa Première Epître aux Corinthiens, Paul semble opposer vigoureusement la foi et la raison. Il y écrit qu’il a été envoyé par le Christ afin d’annoncer l’Evangile « sans recourir à la sagesse du langage », car « le message de la croix est une folie » (1.17-18). « Nous prêchons, dit-il, un Messie crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les païens » (1.23). Puis, concernant plus précisément ses activités à Corinthe, il affirme : « Lorsque je suis venu chez vous, ce n’est pas avec une supériorité de langage ou de sagesse que je venu vous annoncer le témoignage de Dieu, car j’avais décidé de ne connaître parmi vous rien d’autre que Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié. […] Ma parole et ma prédication ne reposaient pas sur les discours persuasifs de la sagesse humaine, mais sur une démonstration d’Esprit et de puissance, afin que votre foi soit fondée non sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu » (2.1-5). En lisant cette lettre de Paul, on aurait toutes les raisons de penser que celui-ci a abandonné l’argumentation en arrivant à Corinthe.

Mais qu’en est-il réellement ? Paul a-t-il réellement abandonné l’usage de l’argumentation en arrivant à Corinthe ? A-t-il soudainement pensé que la foi s’opposait à la raison ? En réalité, lorsqu’on revient au récit des Actes des Apôtres, on s’aperçoit que Paul continue d’argumenter, même à Corinthe. « Chaque semaine, Paul discourait dans la synagogue et persuadait des Juifs et des Grecs » (18.4). On ne peut pas dire qu’il ait abandonné l’usage de l’argumentation. Après son départ de Corinthe, Paul se rend à Ephèse, qui se situe actuellement sur la côte Ouest de la Turquie. Là encore, Paul va argumenter : « Paul parla avec assurance. Pendant trois mois, il discuta de ce qui concerne le royaume de Dieu et il s’efforça de persuader ceux qui l’écoutaient » (19.8). Vers l’an 60 après Jésus-Christ, Paul est jugé devant le gouverneur Festus et le roi Agrippa. Devant eux, il revendique le caractère raisonnable de sa foi : « Ce sont des paroles de vérité et de bon sens que je prononce ». Il interpelle Agrippa qui lui répond : « Tu vas bientôt me persuader de devenir chrétien ! » (chap. 26). Le livre des Actes des Apôtre prouve que Paul n’a pas abandonné son style argumentatif dans son annonce de l’Evangile. Il pense toujours que la raison est du côté de la foi.

Les lettres écrites par Paul lui-même prouvent également qu’il pense toujours que la raison se situe du côté de la foi. Entre un et trois ans après la rédaction de sa Première Epître aux Corinthiens, c’est-à-dire entre 56 et 58 après Jésus-Christ, Paul écrit une Epître aux Romains. Dans cette lettre, Paul affirme fermement la rationalité du théisme : « Ce qu’on peut connaître de Dieu est évident, puisque Dieu l’a fait connaître. En effet, les perfections invisible de Dieu, sa puissance éternelle et sa divinité, se voient depuis la création du monde, elles se comprennent par ce qu’il a fait » (1.19-20). Il place également la folie du côté de l’incroyance : « Ils sont donc inexcusables, puisque tout en connaissant Dieu, ils ne lui ont pas donné la gloire qu’il méritait en tant que Dieu et ne lui ont pas montré de reconnaissance ; au contraire, ils se égarés dans leurs raisonnements et leur cœur sans intelligence a été plongé dans les ténèbres. Ils se vantent d’être sages, mais ils sont devenus fous » (1.21-22). Non seulement Paul pense que la raison est du côté de la foi, mais il pense également qu’il faut la partager en s’appuyant sur des arguments. Dix ans après son passage à Corinthe, entre 62 et 65 après Jésus-Christ, Paul écrit à Tite, son collaborateur, la chose suivante : « L’ancien doit être attaché à la parole digne de confiance telle qu’elle a été enseignée, afin d’être capable à la fois d’encourager les autres par la saine doctrine et de réfuter les contradicteurs » (Tite 1.9). Il écrit la même chose, dans la dernière année de sa vie, vers l’an 67 après Jésus-Christ, à son fils spirituel, Timothée : « Un serviteur du Seigneur doit être plein de bienveillance envers tous, capable d’enseigner et de supporter l’opposition. Il doit corriger avec douceur les adversaires : peut-être Dieu leur donnera-t-il de changer d’attitude pour connaître la vérité. Revenus à leur bon sens, ils se dégageront alors des pièges du diable, qui s’est emparé d’eux pour les soumettre à sa volonté » (2 Timothée 2.24-26). Cette idée d’obscurcissement de l’intelligence vaut aussi bien pour les païens (cf. Romains 1.21-22) que pour les Juifs : « Leur intelligence s’est obscurcie. Jusqu’à aujourd’hui, en effet, le même voile reste lorsqu’ils font la lecture de l’Ancien Testament, et il ne se lève pas parce que c’est en Christ qu’il disparaît. Jusqu’à aujourd’hui, quand les écrits de Moïse sont lus, un viole recouvre leur cœur ; mais lorsque quelqu’un se convertit au Seigneur, le voile est enlevé » (2 Corinthiens 3.14-16). Mais malgré l’obscurcissement spirituel de l’intelligence des non-chrétiens, Paul continuera toujours de penser qu’il faut argumenter avec eux. Il espère d’eux un retour au « bon sens ».

Alors qu’en est-il concernant cette fameuse lettre de Paul aux Corinthiens ? Il est certain que Paul est venu à Corinthe en pensant que l’Evangile est rationnel et qu’il faut le partager en s’appuyant sur des arguments. Dès lors, comment a-t-il pu écrire que « le message de la croix est une folie » (1 Corinthiens 1.18) ? Pour le comprendre, il suffit de lire ce que dit réellement sa lettre.

Paul commence par saluer les Corinthiens, puis entre immédiatement dans le vif du sujet. Il rappelle que Jésus-Christ est celui qui fonde et qui accomplit l’église. Celle-ci doit donc être unie en son propre nom. Or les Corinthiens sont divisés. Au lieu de reconnaître leur origine en Jésus-Christ, ils attribuent ce mérite aux hommes par lesquels ils sont venus à la foi, à savoir : Paul, Apollos ou Pierre. Paul s’empresse donc de réfuter l’idée qu’il puisse avoir le moindre mérite dans leur conversion. D’une part, nul n’est baptisé au nom de Paul, mais tous le sont au nom de Christ. D’ailleurs, Paul n’a lui-même baptisé presque personne. D’autre part, Paul n’a pas annoncé l’Evangile avec un discours persuasif, qui aucun convaincu les Corinthiens par ses propres forces. Il ne peut donc s’attribuer aucun mérite, tous les mérites reviennent à Christ (1.1-17).

Paul s’aperçoit bien que son dernier argument n’est pas très convaincant. Il est réputé pour son argumentation en faveur de l’Evangile. Il est venu à Corinthe avec des arguments. Ses discours ont convaincu des Corinthiens. Il ne peut donc pas affirmer que ses discours n’étaient pas persuasifs. Paul n’a pas d’autre choix que d’éclaircir le sens de son propos, qui pour le moment semble contredire les faits.

En réalité, explique Paul, il n’a pas pu convaincre les Corinthiens par des arguments, puisque l’Evangile apparaît justement comme une folie pour les non-chrétiens. Paul précise bien que cela n’est vrai que pour les non-chrétiens : « le message de la croix est une folie pour ceux qui périssent » (1.18). Pour soutenir cette thèse, il avance un argument : les non-chrétiens n’ont pas connu Dieu par leur sagesse, Dieu a même agit à l’encontre de celle-ci ! La sagesse dont il est question ici concerne aussi bien le philosophe que le théologien : « Où est le sage ? Où est le spécialiste de loi ? » (1.20). Si Paul désavouait réellement l’évangélisation à partir de la philosophie, il faudrait conclure qu’il en va de même en ce qui concerne celle qui se fonde sur la Bible ! D’après Paul, ni l’étude de la nature, ni celle de la Bible, n’ont permis de connaître Dieu. Dieu est même allé à l’encontre des attentes du philosophe ou du théologien : « Nous prêchons un Messie crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les Grecs » (1.23). Les Juifs et les Grecs s’attendaient à un Dieu puissant, les chrétiens annoncent au contraire un Dieu qui agit à travers la faiblesse (1.23-25). Cela bouscule la sagesse des non-chrétiens. Cela ne correspond pas à leurs valeurs. Mais pour les chrétiens, c’est quelque chose de tout à fait rationnel. « C’est la sagesse de Dieu pour ceux qui sont appelés » (1.24). L’Evangile est donc rationnel en lui-même, même s’il contredit la sagesse des non-chrétiens. Si les arguments ne peuvent pas les persuader, c’est parce que les non-chrétiens ont un mode de pensée différent. Paul n’a donc effectivement aucun mérite dans la conversion des Corinthiens, puisque ses arguments sont impuissants face aux non-chrétiens. En réalité, tous les mérites reviennent à Dieu. « C’est grâce à lui que vous êtes en Jésus-Christ, lui qui est devenu, par la volonté de Dieu, notre sagesse » (1.30). C’est Dieu qui les a convaincus plutôt que les arguments de Paul.

Paul n’est donc pas venu à Corinthe avec de beaux discours ou des arguments persuasifs. Il est venu annoncer « Jésus-Christ crucifié », tout ce qu’il y a de plus contraire à la sagesse du monde (2.1-5). Mais Paul a parlé, il a fait une prédication, il a enseigné une sagesse : « C’est pourtant bien une sagesse que nous enseignons » (2.6). Mais cette sagesse était celle de Dieu, une sagesse étrangère à celle du monde, parce qu’il l’avait gardé secrète. Paul utilise l’analogie d’une personne qui garderait des secrets au fond de sa conscience, secrets qui ne peuvent être connus qui si cette personne les dévoile. De même, Dieu a dévoile aux chrétiens sa sagesse. Dans la mesure où les chrétiens ont reçus l’esprit de Dieu, ils peuvent connaître sa sagesse (2.12-16).

Cette relecture de la lettre de Paul permet de donner un nouvel éclairage au sens de ses propos. Paul est bien venu à Corinthe avec des arguments philosophiques et bibliques, comme l’affirme le livre des Actes des Apôtres. Selon Paul, l’Evangile est parfaitement rationnel, ce n’est pas une folie, même s’il apparaît ainsi pour les non-chrétiens. L’Evangile est soutenu par des arguments philosophiques et bibliques. Mais ces derniers ne peuvent être reçus que par ceux qui sont préalablement éclairés par Dieu. L’argumentation en tant que tel n’a donc pas pour but de convaincre. Il semble plutôt que ce soit le moyen par lequel une personne déjà éclairée reconnaît ensuite la sagesse de Dieu. L’argumentation n’est pas efficace par elle-même. Plutôt, Dieu opère un travail spirituel sur la personne qui lui permet de comprendre ces mêmes arguments. Il ne faut donc surtout pas lire cette lettre de Paul comme une invitation à cesser d’argumenter. Au contraire ! Si l’on cesse d’argumenter, alors ceux qui seront touchés par Dieu ne pourront plus reconnaître sa sagesse. Il faut continuer à argumenter, mais en gardant à l’esprit que ce qui touche vraiment, au-delà de l’argument, c’est Dieu lui-même.

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