Sommes-nous libres ? (Saison 3)

Sommes-nous libres ? (Saison 3)

C. KESSLER – « Sommes-nous libres ? C’est la question que nous allons étudier dans cette émission Epistheo, avec le philosophe Alexis Masson. Pour commencer, qu’est-ce que la liberté ? »

A. MASSON – « Une personne est libre si elle exerce un contrôle sur ses choix et ses actions. Plus exactement, ses choix et ses actions doivent être volontaires, elle doit se reconnaître comme étant leur auteur. Une personne libre pourrait dire ceci : Mon bras s’est levé parce que j’ai décidé de prendre un verre d’eau. Ce n’est pas un geste involontaire, il est choisi par son auteur. »

C. KESSLER – « Cela semble évident. Alors en quoi la liberté pose-t-elle donc problème ? »

A. MASSON – « Le problème se situe au niveau de la causalité. Si mes choix sont déterminés par des causes antérieures, suis-je encore libre ? Les compatibilistes l’affirment, les libertariens le nient. Les compatibilistes sont rationalistes, ils adhèrent au déterminisme : tout effet dépend de ses causes. Mais d’après les compatibilistes, le fait que mes choix dépendent des causes antérieures ne contredit pas le fait que je sois libre. Prenons un exemple : on me propose de choisir entre une boisson Coca-Cola et une boisson Pepsi. Je vais opérer mon choix en fonction de certains critères, tels que mes préférences gustatives. Quelqu’un qui me connaîtrait très bien saurait quelle boisson je vais choisir. Pourtant, en choisissant telle ou telle boisson, je suis parfaitement libre, puisque je suis bien l’auteur de mon choix, je contrôle ma décision en fonction de mes préférences gustatives, qui ne contraignent pas ma volonté mais la constituent. Le déterminisme ne contredit donc pas la liberté. »

C. KESSLER – « Mais un libertarien ne dirait-il pas qu’il s’agit là d’une position fataliste ? »

A. MASSON – « C’est effectivement l’objection des libertariens : ils confondent le déterminisme et le fatalisme. Ce n’est pourtant pas la même chose, comme l’a montré le philosophe Leibniz. Admettons que je sois malade : dois-je ou non appeler un médecin ? Pour fataliste, c’est inutile, car quoique je fasse ce qui doit arriver arrivera : la guérison ou la mort. Pour un déterminisme, au contraire, mon action est une cause qui déterminera le futur : si je vais guérir c’est parce que j’aurais appelé le médecin. Le déterministe affirme que les effets dépendent des causes, alors que le fataliste soutient le contraire. D’une certaine manière, le libertarien dit quelque chose qui n’est pas très éloigné : à une cause bien précise peut correspondre plusieurs effets. Les effets sont indépendants des causes. »

C. KESSLER – « Mais cela ne nous rendrait-il pas plus libre vis-à-vis de notre passé ? »

A. MASSON – « Au contraire, cela supprime purement et simplement la notion de liberté. On peut l’illustrer à l’aide de l’exemple suivant. Admettons qu’une personne est hésitante entre plusieurs alternatives. Finalement, elle prend une décision. Dans la mesure où l’effet est détaché de ses causes, si l’on pouvait répéter exactement la même action, à chaque fois son choix pourrait être différent. Cela veut dire que rien dans sa délibération ne conduit à sa décision finale. Cette personne ne contrôle pas réellement son choix, elle n’en est pas l’auteur, mais seulement spectatrice. L’indéterminisme ne contredit pas seulement la raison, mais aussi la liberté. Au contraire, le compatibilisme affirme que la liberté implique le déterminisme, puisque nos choix reposent sur des motifs. »

C. KESSLER – « Quelles sont les implications théologiques de la question de la liberté ? »

A. MASSON – « Le compatibilisme permet de soutenir à la fois que Dieu est la cause ultime de l’univers et que nous sommes libres donc responsables. Pour les libertariens, au contraire, si Dieu était la cause ultime de l’univers nous ne serions pas libres. Il faut donc que notre liberté ne dépende pas de causes antérieures. C’est la position de Plantinga par exemple. Mais affirmer cela revient à dire que Dieu n’est pas tout-puissant, c’est-à-dire que certaines choses ne dépendent plus de lui. »

2 Réponses pour “Sommes-nous libres ? (Saison 3)”

  1. Boulahia dit:

    Bonsoir Alexis,

    Cela fait plusieurs jours que je médite sur votre émission en essayant de comprendre la logique de votre point de vue. Mais rien n’y fait, j’accroche sur plusieurs points :
    « mes préférences gustatives, qui ne contraignent pas ma volonté mais la constitue ». Être libre serait donc être le jouet de ses préférences ! Mes amis peuvent bien savoir que je préfère le Coca mais tant que je n’ai pas passé commande ils ne sont sûrs de rien. Je peux très bien me décider en disant « et si je prenais un Pepsi ».
    « Le déterminisme ne contredit donc pas la liberté ». Je ne vois pas là que vous soyez vraiment sorti de la contradiction. Je dirais plutôt que vous l’esquivez. D’ailleurs, plus loin, vous dites « la liberté implique le déterminisme, puisque nos choix reposent sur des motifs ». Il me semble que vous confondez les motifs et les causes. Les motifs ne causent pas mon action. Il peuvent être contradictoires. C’est moi qui vais librement favoriser un motif plutôt qu’un autre ou même décider de passer outre aux motivations qui viennent à moi et à oser quelque chose de nouveau. Ceci dit, je suis bien d’accord que « mon action est une cause qui déterminera le futur ». Le futur proche tout au moins.
    Vous dissertez sur le fataliste et vous enchaînez sur le libertarien qui dirait « quelque chose qui n’est pas très éloigné : à une cause bien précise peut correspondre plusieurs effets. Les effets sont indépendants des causes ». Je regrette, les deux affirmations ne sont pas équivalentes. Une fois que la cause a produit tel effet possible, l’effet produit est tout à fait dépendant de la cause.
    « Pour les libertariens, au contraire, si Dieu était la cause ultime de l’univers nous ne serions pas libres ». Je ne vois vraiment pas pourquoi ! Dieu a librement créé l’univers et, à travers l’évolution, nous a créé à son image, c’est à dire libres. À une nuance près : notre liberté n’est qu’une image de la sienne. Nous sommes très limités, Lui ne l’est pas.

    Je pense qu’en fait ce qui vous gêne c’est votre vision fermée du déterminisme. Un enchaînement implacable de causes et d’effets qui, quoique vous en disiez, ne laisse aucune place à la liberté. Pourtant notre liberté existe bel et bien. Sans liberté il n’y aurait même pas de pensée possible. Donc, s’il y a contradiction avec un certain modèle du déterminisme, c’est ce modèle qu’il faut remettre en cause. C’est ce que j’ai fait dans un autre forum en disant que le hasard est nécessaire. Un hasard sui generis qui ne soit pas que notre ignorance de la totalité des causes. Sans le hasard, le temps n’existe pas, tout est réglé d’avance. Au contraire, en intégrant le hasard dans la causalité, l’univers a une histoire, la vie peut se déployer.

  2. Masson Alexis dit:

    Bonjour Boulahia,

    La distinction que vous faîtes est juste entre les « motifs » et les « causes ». Mais la cause de mon choix est justement le motif le plus important.

    Si vous défendez une voie indéterministe, elle sera difficile à défendre. Il vous faut prouver que l’indéterminisme est rationnel, c’est-à-dire malgré le rejet du principe de causalité.

    Cordialement.

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Qu’est-ce que la philosophie analytique de la religion ? La philosophie est l’étude des questions fondamentales. La philosophie analytique est une méthode en philosophie qui insiste sur l’analyse logique des thèses et des arguments. La philosophie analytique de la religion est une branche de la philosophie analytique. Elle traite de l’existence de Dieu, du problème du mal, de la valeur de l’expérience religieuse, et même des doctrines chrétiennes spécifiques telles que la Trinité, l’Incarnation et l’Expiation. Qu’est-ce que l’apologétique ? L’apologétique est la défense rationnelle de la foi. Elle traite de l’existence de Dieu, du problème du mal, de la crédibilité de la révélation, de l’existence et de la résurrection du Christ. L’apologétique peut être négative ou positive. L’apologétique négative consiste à réfuter les objections contre le christianisme. L’apologétique positive consiste à apporter des arguments en faveur du christianisme.